En Espagne, l’empreinte de Huawei dans le secteur public inquiète

Magistrats, forces de l’ordre et partis d’opposition s’alarment de la forte présence de Huawei dans le secteur public espagnol, notamment pour le traitement de données policières hautement sensibles issues d’écoutes téléphoniques.

EURACTIV Espagne
[Getty Images/Joan Cros_NurPhoto]

Les inquiétudes se sont intensifiées depuis juillet, lorsque des informations ont fait état d’un contrat de 12,3 millions d’euros conclu entre 2021 et 2025 pour que Huawei stocke des données judiciaires sensibles issues d’écoutes téléphoniques pour le ministère de l’Intérieur.

Le secrétaire général du Partido Popular (PP), Miguel Tellado, a qualifié cet appel d’offres public de « louche » et y voit le prolongement de « l’énorme réseau de corruption [du Premier ministre] Pedro Sánchez en Chine ». Le PP exige que les principaux ministres du gouvernement témoignent devant le parlement après la pause estivale.

Le ministère de l’Intérieur nie l’existence de l’accord avec Huawei et n’a pas précisé si le montant initial de 12,3 millions d’euros s’inscrit dans un dispositif plus large incluant des entreprises espagnoles comme Telefónica, TRC ou Econocom, comme l’ont rapporté certains médias espagnols.

Les révélations concernant cet accord présumé surviennent à un moment politiquement délicat pour le gouvernement dirigé par le socialiste Pedro Sánchez, déjà ébranlé par de multiples scandales de corruption.

Huawei bien implanté

Si la polémique vise principalement le ministère de l’Intérieur, d’autres appels d’offres publics publiés ces dernières semaines montrent que Huawei est largement choisi pour la maintenance ou l’extension de ses équipements dans différents services de l’État espagnol.

Par exemple, l’opérateur ferroviaire national ADIF a signé en octobre dernier un contrat de 322 000 euros sur deux ans pour réparer des systèmes Huawei intégrés dans les systèmes de communication du réseau ferroviaire du pays. De même, le système de santé national a attribué 477 000 euros à Telefónica pour maintenir du matériel de stockage Huawei installé dans son infrastructure informatique au cours des deux prochaines années.

« Il s’agit de pratiques courantes visant à garantir le bon fonctionnement de ces équipements », a justifié un porte-parole du système de santé.

Selon lui, le matériel « ne stocke pas de bases de données ni d’informations provenant des applications du système de sécurité sociale », mais « sert à stocker des informations sur la configuration des serveurs et à analyser les anomalies ». Euractiv n’a pas pu vérifier cette affirmation de manière indépendante.

D’autres appels d’offres publics de la police espagnole, remontant à 2022, montrent que des systèmes du géant technologique chinois sont utilisés dans l’infrastructure de stockage des forces de l’ordre pour le « système complet de stockage pour le contrôle des frontières de la police ».

Un autre appel d’offres de 2023 émanant de l’unité opérationnelle centrale de la Guardia Civil, l’un des principaux organismes chargés de l’application de la loi en Espagne, indiquait que l’unité avait besoin de composants supplémentaires pour les systèmes de stockage et les serveurs Huawei existants utilisés à la frontière avec Gibraltar.

Des préoccupations plus profondes

À Madrid, les magistrats et les forces de l’ordre sont particulièrement préoccupés par le fait que l’entreprise chinoise traite des données de la police hautement sensibles et issues d’écoutes téléphoniques.

« Nous ne sommes ni aveugles ni sourds, et le fait que l’entreprise ait son siège en dehors de l’Espagne nous préoccupe », a confié un magistrat à Euractiv. « Il peut y avoir des retards ou des difficultés dans la collecte de ces informations, ou dans le pire des cas, la demande peut même être refusée en raison de leurs propres règlementations. » Il existe également un risque de « fuite de données sensibles ».

Les forces de l’ordre partagent ces préoccupations, notamment en ce qui concerne l’exposition potentielle d’informations sensibles à un moment où elles sont sous les projecteurs pour avoir poursuivi des personnalités politiques de premier plan.

« Nous sommes préoccupés par le fait de passer des contrats avec des entreprises appartenant à des pays qui ne sont pas pleinement démocratiques », a reconnu un porte-parole de la Guardia Civil. C’est le cas de la Chine et de Huawei, a ajouté un officier de police, précisant que dans le pays asiatique, la frontière entre l’État et les entreprises privées était « plutôt floue, voire inexistante ».

La police nationale espagnole a également mis en garde contre un possible isolement des services de sécurité espagnols. Son plus grand syndicat, JUPOL, pense que les liens de Madrid avec Huawei, soupçonnée d’avoir des liens avec « l’appareil d’État chinois », présentent « des risques sérieux » et pourraient « compromettre la coopération internationale » avec les forces de police et les services de renseignement étrangers.

« Cela pourrait avoir des conséquences très négatives sur l’efficacité de la police et la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et d’autres menaces mondiales », a ajouté l’officier.

Alors que les magistrats, la police et l’opposition politique mettent en garde contre les risques pour la sécurité de l’Espagne, la question n’est plus tant de savoir si la controverse reviendra après l’été, mais plutôt quelle sera son ampleur.

(asg)