En Nouvelle-Calédonie, la filière nickel dans la tourmente

Alors que les violences se poursuivent en Nouvelle Calédonie, l'archipel est dans une situation économique précaire, plombée depuis des mois par la chute des cours du nickel, dont il détient 20 à 30% des réserves mondiales.

/ Euractiv France
Nouvelle Calédonie
Nouvelle Calédonie [THP Creative/Shutterstock]

Alors que les violences se poursuivent en Nouvelle-Calédonie, l’archipel est dans une situation économique précaire, plombée depuis des mois par la chute des cours du nickel, dont il détient 20 à 30 % des réserves mondiales.

C’est une vague de violence inédite depuis la décennie 1980 qui touche la Nouvelle-Calédonie. Six personnes ont été tuées en une semaine, dont deux gendarmes, plusieurs centaines d’autres blessées. Ces affrontements, qui se déroulent à 17 000 kilomètres de la France, ont pour origine une modification du corps électoral, votée par l’Assemblée nationale, mais ils sont aussi alimentés par une lourde crise sociale.

« On est en train de s’entretuer et on ne peut pas continuer comme ça », a déclaré à l’AFP Vaimu’a Muliava, membre du gouvernement de l’archipel chargé de la fonction publique. « Libérez les routes, laissez les médecins, les infirmiers aller sauver les gens. Laissez les gens circuler », a-t-il exhorté, alors que des manifestants tiennent des barrages dans certains quartiers de Nouméa.

Colonisée par la France en 1853, la Nouvelle-Calédonie est une place stratégique des intérêts français dans le Pacifique, comme la Polynésie, mais elle possède en plus de riches ressources minières : selon différentes estimations, elle détiendrait 20 à 30 % des stocks mondiaux de nickel, un minerai utilisé dans l’archipel pour la fabrication de l’acier inox.

Grâce à sa capacité à résister à des températures élevées ainsi qu’à la corrosion, le nickel est indispensable dans de nombreuses technologies bas carbone, comme les panneaux solaires, les éoliennes, les centrales nucléaires… et pour l’élaboration des batteries des véhicules électriques. Il a été ajouté à la liste des matières premières critiques pour l’Union européenne.

La « malédiction » de la Nouvelle-Calédonie

« Le nickel, c’est la malédiction de la Nouvelle-Calédonie », souligne l’économiste spécialiste des matières premières Philippe Chalmin, pour BFM TV, regrettant que le développement de l’archipel dépende entièrement de cette ressource. Plus de 15 000 personnes vivent du nickel en Nouvelle-Calédonie, selon un rapport de l’Institut d’émission d’Outre-mer (IEOM), soit 25 % des salariés de ce territoire de 270 000 habitants.

Plus de 1500 titres miniers y étaient recensés en 2020, selon le Bureau de Recherches Géologiques et Minières, auxquels s’ajoutent trois usines de transformation, mais le secteur est durement frappé par la chute des cours mondiaux. Ces derniers ont dévissé de plus de 45 % en 2023, pour s’établir autour de 19 000 euros la tonne, alors que le coût de production du nickel calédonien est estimé à 22 000 euros la tonne.

Malgré une demande croissante au niveau mondial, les prix sont tirés à la baisse par l’essor rapide de l’Indonésie, qui a multiplié sa production par dix en une décennie, grâce au soutien financier de la Chine. Elle a atteint 1,8 million de tonnes en 2023, quand la Nouvelle-Calédonie plafonne à 230 000 tonnes.

Face à cette situation difficile, le géant Glencore a décidé de vendre ses parts dans l’usine Koniambo Nickel (KNS), entrainant la mise en sommeil du complexe métallurgique situé dans la province nord, contrôlée par les indépendantistes. « Cette fermeture a été vécue comme un traumatisme par les responsables kanaks, qui considèrent leur appropriation de l’outil industriel comme un projet d’émancipation politique », note l’anthropologue Pierre-Yves Le Meur, docteur de recherche de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), en poste à Nouméa.

Sauver la filière nickel

Les prix mondiaux du nickel sont repartis à la hausse depuis le début de la crise calédonienne, et l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) souligne dans un rapport que « la chute des cours des minéraux critiques » comme le cuivre, le lithium ou le nickel « masque le risque de tensions à venir sur l’approvisionnement ».

Pour sauver la filière nickel de Nouvelle-Calédonie, et en attendant des jours meilleurs, le ministre de l’Économie Bruno Lemaire a donc présenté en novembre 2023 un « Pacte nickel ». Celui-ci prévoit d’aider les trois usines métallurgiques de l’archipel, en subventionnant les prix de l’énergie à hauteur de 200 millions d’euros, dont 66,7 millions d’euros assurés par les provinces calédoniennes. Il prévoit aussi de développer la capacité de production électrique de la Nouvelle-Calédonie. Les besoins locaux sont aujourd’hui couverts à 97 % par des importations de produits pétroliers et de charbon.

Reste que les propositions de Bercy peinent à convaincre. Un audit de l’Inspection générale des finances de (IGF) d’août 2023 préconisait de développer la production de mattes, un produit plus concentré en nickel utilisable dans les batteries après raffinage, au lieu des ferronickels produits dans deux des trois usines de l’archipel. Le rapport de l’IGF conseillait aussi la reprise des exportations de minerais bruts, notamment vers la France et l’Union européenne, beaucoup plus rentables.

Dans le cadre du sommet Choose France, Bruno Le Maire avait annoncé il y a quelques jours la création d’une usine de raffinage de nickel en Nouvelle-Aquitaine, construite par l’entreprise suisse KL1. Cette dernière a-t-elle vocation à être alimentée par du nickel calédonien ? En mars 2023, l’Union européenne avait mis en place un Critical Raw Material Act, pour assurer son autonomie au niveau des matières premières stratégiques.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]