Fête de l’Humanité : l’unité fragile de la gauche française
Lors de la Fête de l’Humanité, placée sous le signe de l’union des gauches, se sont préparées les mobilisations sociales contre la vie chère et l'action du gouvernement. Un événement entaché par quelques polémiques, sur le travail et les droits de l’homme. EURACTIV France était sur place.
Lors de l’édition 2022 de la Fête de l’Humanité, placée sous le signe de l’union des gauches, se sont préparées les mobilisations sociales contre la vie chère et l’action du gouvernement. Un événement entaché une polémique sur le rôle du travail dans la société. EURACTIV France était sur place.
Pour la première fois de son histoire, depuis plus d’un siècle, l’ensemble des partis de gauche étaient présents à ce grand rassemblement populaire, qui s’est déroulé les 9, 10 et 11 septembre au Plessis-Pâté (Essonne).
La France insoumise, Europe Ecologie-Les Verts (EELV), le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français (PCF), ainsi que toutes les autres formations de gauche, avaient chacun leur stand, et leurs cadres, tentant de montrer que l’union de la gauche se poursuivait bien au-delà des élections législatives de juin dernier.
Longtemps en froid avec les communistes, le leader de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon y a fait son grand retour après cinq ans d’absence. Les écologistes et les socialistes, mis à part des participations aux débats, n’avaient jamais été représentés en tant que parti.
Une configuration décrite comme historique par le patron de l’Humanité en personne, Fabien Gay, lors d’un entretien accordé à EURACTIV le matin du lancement.
La polémique du week-end
Mais il n’aura pas fallu attendre très longtemps pour que les nuages s’installent au-dessus du nouveau site de la base 217 dans l’Essonne.
Alors qu’il répondait à une interview, Fabien Roussel, Secrétaire national du PCF, créé la polémique en se positionnant du côté de la France du « travail » contre celle des « allocations ». « Je ne suis pas pour une France du RSA et du chômage » avait-il lancé à la presse, vendredi à l’ouverture du festival. Tollé à gauche.
Le lendemain, lors d’une conférence sur la conquête du pouvoir par la gauche, la cheffe des Insoumis à l’Assemblée, Mathilde Panot, accuse M. Roussel de reprendre le langage des libéraux et de l’extrême droite.
Questionné par EURACTIV, le député socialiste Jérôme Guedj ne cache pas sa colère : « Je pense que c’est une faute politique qui a été commise. Puisque nous sommes liés dans un accord électoral, nous sommes obligés de le dire avec autant de véhémence. Cela fracture notre travail en commun. »
Sans pour autant soutenir de manière franche son allié communiste, le patron des socialistes Olivier Faure tente de jouer les réconciliateurs en défendant le retour à une « République du travail » : des salaires plus élevés, l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, le refus de l’ubérisation du marché du travail, ou encore la lutte contre la réforme des retraites et de l’assurance chômage, détaille-t-il à EURACTIV.
La promesse de mobilisations massives
Un sujet semble toutefois mettre tout le monde d’accord : la nécessité d’une mobilisation sociale d’ampleur, face aux prix de l’énergie et de l’alimentation qui montent en flèche alors que les salaires stagnent.
Pour Fabien Roussel, présent avec ses partenaires de gauche dans l’Agora de l’humanité pour une conférence sur la reconquête du pouvoir, les augmentations de salaire de 3,5 % dans le public ne sont que « des miettes », alors que l’inflation a déjà dépassé les 6 %.
« À droite et à l’extrême droite, ils veulent des primes. Mais seulement un salarié sur cinq les touche ! Nous n’en voulons pas ! » poursuit-il, en appelant, avec les syndicats CGT et Solidaires, à un grand rassemblement les 22 septembre pour défendre la santé et les hôpitaux et 29 septembre pour les salaires.
À l’unisson de Fabien Roussel, l’insoumise Mathilde Panot prévoit une « rentrée sociale nauséabonde. » « Il faut lutter implacablement contre l’assurance-chômage, pour imposer une taxe sur les superprofits, pour augmenter le SMIC ».
La présidente du groupe des députés LFI rejoindra les communistes dans la rue le 29 septembre. Elle adresse une autre invitation : « la marche contre la vie chère », organisée par son mouvement, et qui aura lieu au mois d’octobre.
Julien Bayou (EELV) et Olivier Faure (PS) comptent bien se joindre à eux pour battre le pavé dans les deux manifestations. Le premier insiste sur l’importance de la désobéissance civile, un mode d’action historiquement promu par les écologistes.
Tous sont d’accord sur la nécessité de continuer le combat en dehors des institutions politiques, alors que les prochaines échéances électorales sont encore lointaines.
Un adversaire : Emmanuel Macron
L’ensemble de ces discussions visaient – en public dans les débats comme en privé avec les militants ou les journalistes – le gouvernement et Emmanuel Macron.
Coupable, selon nos interlocuteurs, d’être tantôt déconnecté de la réalité, tantôt d’agir par idéologie. Unanimement qualifié comme président de droite, M. Macron mettrait en péril l’Etat providence et refuserait d’accroître la redistribution dans l’Hexagone.
Qu’il s’agisse des jets privés, des « superprofits », de l’assurance chômage ou encore de la réforme des retraites, les différents représentants de la gauche s’inscrivent en faux quant à tous les projets présidentiels.
« Il y a une alliance de fait entre le gouvernement et la droite« , résumait la députée LFI Sarah Legrain, lors d’un échange avec EURACTIV. Interrogée sur l’attitude d’opposition frontale de la gauche – et notamment de LFI – dans l’hémicycle, qui ne semble pas aider à trouver un compromis, la députée l’assure : « nous avons formulé des propositions, aucune n’a été reprise par le gouvernement ».
« Le compte à rebours de la dissolution est enclenché » conclut-elle.
L’Europe, sujet trop lointain ou trop sensible ?
Prochain rendez-vous électoral : les Européennes en 2024. Si le sujet n’était pas au cœur des débats du week-end, l’on craint déjà une campagne délicate pour la NUPES, tant l’Europe fracture la gauche depuis toujours.
Yannick Jadot, ancien candidat d’EELV aux dernières présidentielles, a déjà annoncé vouloir présenter une liste autonome. « Si je fais une liste avec les Insoumis, une partie des écologistes me diront qu’ils ne veulent pas des positions de M. Mélenchon sur l’Europe. Donc ils n’iront pas voter », explique-t-il à EURACTIV au stand d’EELV.
La proportionnelle, selon lui, impose cette stratégie, pour avoir le maximum d’élus.
Olivier Faure, premier secrétaire du PS, admet également des différences sur le projet européen entre les partis de la NUPES. « S’il n’y a pas de projet partagé, nous ne ferons pas d’alliance« , assure-t-il, tout en se reconnaissant plus proche des Verts que des Insoumis.
En tout état de cause, « il est encore tôt« , selon tous nos interlocuteurs. Et surtout, il faut « parler du fond« , entend-on de part et d’autre de l’échiquier politique.
Ian Brossat par exemple, adjoint communiste à la maire de Paris, ne ferme pas la porte à une liste commune, mais pas à n’importe quel prix : « Nous devons être très clairs sur le fait que nous souhaitons la rupture avec les traités européens actuels. Ce sont des traités très néfastes qui ont conduit à réduire la dépense publique, à sacrifier du service public, à libéraliser dans tous les domaines. C’est cela que nous payons aujourd’hui. »
Il n’est pas certain que ces formulations ravissent écologistes et socialistes.
Durant ces trois jours, cette fragile unité était brandie comme une nécessité pour créer une véritable opposition de gauche à Emmanuel Macron. Leur ligne de mire ? Le Front populaire, victoire historique d’une large coalition en 1936, et dont rêve toute la gauche française.
Mais elle ne s’est pas faite sans le peuple rappelle Olivier Faure, samedi en conclusion de la conférence sur la conquête du pouvoir : « Il faut des gens courageux, mais aussi un soutien populaire. Un courant politique et un mouvement social« , avant de lancer par deux fois à la foule : « Aidez-nous ! ».