L’Allemagne souhaite sécuriser ses approvisionnements en gaz qatari

Le vice-chancelier allemand s’est rendu au Qatar ce week-end pour tenter de trouver des alternatives à l’approvisionnement en gaz russe, avec peu de chances de succès immédiat dans un pays décrié en Allemagne pour ses violations des droits de l’homme.

EURACTIV.com
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Avant son départ, le vice-chancelier allemand avait déclaré que « la politique énergétique fondée sur les valeurs consiste à devenir indépendante des énergies fossiles ». [Official account of the Amir Diwan of the State of Qatar]

Le vice-chancelier allemand Robert Habeck s’est rendu au Qatar ce week-end pour tenter de trouver des alternatives à l’approvisionnement en gaz russe, avec peu de chances de succès immédiat dans un pays décrié en Allemagne pour ses violations des droits de l’homme.

Le nouveau gouvernement allemand a voulu agir différemment de ses prédécesseurs dans ses relations de politique étrangère en mettant l’éthique au centre. « Nous ferons en sorte que notre politique étrangère, de sécurité et de développement soit davantage fondée sur des valeurs », peut-on lire dans le traité de coalition.

Pourtant, M. Habeck a dû jouer le jeu dans un pays considéré avec suspicion en Allemagne pour ses violations répétées des droits de l’homme et du travail — tout cela pour obtenir une fraction du GNL provenant du deuxième plus grand exportateur mondial.

Avant son départ, le vice-chancelier allemand avait déclaré que « la politique énergétique fondée sur les valeurs consiste à devenir indépendante des énergies fossiles ».

« Je suis maintenant ici à Doha, au deuxième jour d’un voyage qui est d’une certaine manière totalement étrange », a expliqué M. Habeck tard dimanche 20 mars. « C’est la crise ukrainienne qui m’a amené ici et la tentative d’abandonner le gaz, le pétrole et le charbon russes aussi vite que possible », a-t-il ajouté.

M. Habeck a affirmé avoir obtenu des résultats à Doha, alors que l’on craignait au départ que la réticence de Berlin à l’égard des Qataris n’ait compromis les négociations avant même qu’elles ne commencent. À deux reprises, le président allemand Frank-Walter Steinmeier avait déjà annulé ses visites à Doha.

« La bonne nouvelle est que cela sera fourni », a déclaré M. Habeck en référence aux fournitures de GNL à court terme qui sont censées rendre l’Allemagne moins dépendante du gaz russe. « Maintenant, les entreprises doivent passer des contrats en ce sens », a-t-il ajouté.

Concurrence pour le GNL 

En théorie, le Qatar est le pays le mieux placé pour aider l’Allemagne à se sevrer du gaz russe. Le pays expédie 107 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an, soit plus que les quelque 70 milliards de mètres cubes que l’Allemagne importe de Russie par gazoducs.

L’hiver 2022-23 est considéré comme le plus crucial dans la transition vers l’abandon du gaz russe, mais il est peu probable que le Qatar soit en mesure d’en fournir une grande partie à court terme, malgré l’optimisme de M. Habeck.

Seuls 10 à 15 % de la production qatarie de GNL peuvent être détournés et l’Europe devrait entrer en concurrence directe avec les acheteurs de longue date, dont la plupart se trouvent en Asie, rapporte Bloomberg.

Si ce problème sera moins important dans quelques années — le Qatar a pour objectif d’augmenter sa production de GNL d’environ 60 % d’ici 2026 — les responsables continuent de frapper à la porte de Doha pour obtenir des cargaisons de GNL à court terme.

L’Allemagne, tout comme le Japon, sont les plus grands importateurs de GNL au monde, ainsi que le Corée du Sud. Tous ces pays sont en concurrence pour la petite quantité de GNL disponible sur le marché.

« Cet été, les plus riches nations européennes vont s’affronter aux économies émergentes asiatiques plus pauvres, le plus offrant remportant le butin », écrit l’analyste Seb Kennedy. « C’est un événement annuel que l’Asie remporte généralement, mais les enjeux sont beaucoup plus élevés cette année », ajoute-t-il.

La regazéification : un obstacle majeur pour l’Allemagne

Le manque d’installations de regazéification constitue un autre obstacle majeur à l’augmentation des importations de GNL en Allemagne. Le GNL nécessite des terminaux de regazéification spéciaux afin de transformer le liquide en un gaz adapté au transport par gazoduc, et l’Allemagne n’en possède aucun, malgré les plans visant à accélérer leur construction à la « vitesse Tesla », selon les termes de M. Habeck du11 mars.

Les terminaux GNL les plus proches sont situés dans le port polonais de Swinoujscie (5 milliards de m3 par an), le port néerlandais de Rotterdam (12 milliards de m3) et le port belge de Zeebrugge (9 milliards de m3), qui ne peuvent pas tous consacrer la totalité de leur capacité à la demande allemande.

Néanmoins, la volonté politique de mener à bien ce projet est forte à Berlin. Le 12 mars déjà, le bras droit et conseiller du chancelier Olaf Scholz, Jörg Kukies, avait rencontré le ministre qatari des Affaires étrangères Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani. « Nous avons discuté de la coopération bilatérale notamment dans le domaine de l’énergie et des investissements des entreprises », a tweeté Kukies.

Droit du travail et opportunités commerciales

Le Qatar est l’une des nombreuses destinations où le vice-chancelier se rendra dans les prochains jours pour s’assurer que les foyers allemands pourront être chauffés l’hiver prochain, même sans gaz russe.

« Nous ne pouvons pas réparer les erreurs stratégiques des dernières décennies en trois semaines », a-t-il déclaré à la chaîne de télévision publique ARD.

Mais en essayant de mener son projet à bien, M. Habeck risque de contrarier à la fois les électeurs de son parti écologiste et l’opinion publique allemande en général.

Depuis des années, le Qatar est condamné en Allemagne. Les histoires de travailleurs migrants morts pendant le processus de construction des stades destinés à accueillir la coupe du monde 2022 y ont été largement été rapportées.

« Il n’y a que 300 000 Qataris, soit 10 % de la population, alors que 3 millions de personnes vivent ici, le reste travaille ici souvent dans des conditions pas très bonnes », a fait remarquer M. Habeck.

Les droits du travail se sont améliorés au Qatar, en grande partie grâce à la pression internationale. Parmi les améliorations notables figurent la suppression du système de parrainage des citoyens travailleurs, qui limitait fortement la mobilité des migrants, et les lois empêchant les ouvriers du bâtiment de travailler sous un soleil de plomb.

« Les lois sont écrites, mais elles doivent certainement être améliorées et, deuxièmement, elles ne sont pas encore pleinement appliquées », a ajouté M. Habeck.

Malgré les réserves sur les droits du travail, l’industrie allemande semble voir des opportunités à saisir. Plus de 120 représentants d’entreprises allemandes ont demandé à voyager aux côtés de M. Habeck à Doha. En fin de compte, un peu plus de 20 d’entre eux ont été autorisés à entrer sur le territoire qatari.

Martina Merz, PDG du géant industriel Thyssen-Krupp, a semblé satisfaite du voyage. Le vice-chancelier allemand a fait de grandes choses, brisant la glace avec les officiels qataris, créant des contacts et agissant d’une manière très « orientée business », a-t-elle déclaré au Handelsblatt. Peut-être les gens ont-ils été trop prudents par le passé à l’égard du Qatar, a-t-elle conclu.

Le prochain point à l’ordre du jour de M. Habeck est une visite aux Émirats arabes unis, en compagnie de plus de 20 dirigeants d’industrie, pour discuter, entre autres, de la meilleure façon de construire un partenariat constructif dans le domaine de l’hydrogène.