Giorgia Meloni et le « bazooka » commercial européen

Aujourd’hui dans Rapporteur : Groenland et sommet d’urgence de l’UE, Timothy Snyder à Bruxelles, fact-checking de Marine Le Pen, remaniement au cabinet de la commissaire Marta Kos.

/ EURACTIV.com

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Aujourd’hui :
🟢 Face à Donald Trump, Giorgia Meloni et Emmanuel Macron défendent deux lignes stratégiques opposées.
🟢 Fact-checking d’une affirmation de Marine Le Pen sur l’UE.
🟢 Ce que l’historien Timothy Snyder a dit à Bruxelles sur le Groenland et la vision du monde de Donald Trump.


Bruxelles en un coup d’œil

Les dirigeants de l’Union européenne se réuniront jeudi à Bruxelles pour un sommet d’urgence consacré au Groenland, après que Donald Trump a intensifié la pression en menaçant d’imposer des droits de douane aux pays opposés à sa tentative de prise de contrôle de l’île arctique.

À leur arrivée, des dirigeants, notamment l’Allemand Friedrich Merz et le Français Emmanuel Macron (qui ont envoyé un nombre franchement risible de soldats sur l’île la semaine dernière), pourraient se demander s’ils ont commis une erreur stratégique.

Les fractures internes de l’UE ont été mises en lumière ce week-end par le Premier ministre slovaque Robert Fico, qui a rendu visite à Donald Trump dans sa résidence de Mar-a-Lago. Il y a évoqué son « accord total » avec le président américain sur le fait que l’UE est en crise profonde, tout en évitant toute référence au Groenland ou aux pressions exercées par Washington à ce sujet.

D’autres ont tiré une leçon différente de l’escalade avec Donald Trump. La Première ministre italienne Giorgia Meloni s’est entretenue dimanche 18 janvier avec le président américain après qu’il ait menacé d’imposer des taxes supplémentaires sur les marchandises provenant de six autres États de l’UE, ainsi que de Norvège et du Royaume-Uni.

Elle a qualifié la montée des tensions transatlantiques, qui a suivi les exercices militaires au Groenland, d’échec de communication et de malentendu, suggérant que Donald Trump n’avait pas apprécié la présence soudaine de troupes européennes — dont certaines, comme les Allemands, sont désormais rentrées chez elles. Selon Giorgia Meloni, le dialogue devrait reprendre afin d’éviter une escalade, ajoutant que Donald Trump « semblait disposé à écouter ».

Sa stratégie de non-escalade est désormais confrontée à un défi de taille à Bruxelles, en particulier de la part de la France, qui préconise depuis longtemps une réponse plus musclée face au président américain, notamment en utilisant le « bazooka commercial » de l’Union, un instrument juridique qui pourrait cibler les géants technologiques américains.

Les ambassadeurs de l’UE se sont réunis pendant plusieurs heures dimanche soir dans ce qu’un haut diplomate européen décrit comme une « ambiance plus combative ».

Et pourtant, comme l’écrit mon collègue Thomas Møller-Nielsen dans son dernier article, le schéma familier des précédents différends commerciaux entre l’UE et les États-Unis refait surface : Washington menace d’imposer des droits de douane punitifs, Paris préconise des mesures de rétorsion par le biais de l’instrument anti-coercition de l’UE, mais ce bazooka reste rangé. Dans le même temps, les droits de douane, ou la menace de les imposer, persistent.

Cette fois-ci ne semble pas faire exception, bien que la pression exercée sur le Danemark à propos du Groenland constitue un cas particulièrement brutal de coercition économique. Les gouvernements européens ont indiqué qu’ils attendraient le 1er février — date à laquelle Donald Trump prévoit d’imposer des droits de douane supplémentaires de 10 % — avant de décider s’ils activeraient un paquet de contre-mesures de 93 milliards d’euros issu de précédentes négociations commerciales. L’activation du bazooka apparaît donc, à ce stade, hautement improbable.

Deux lignes stratégiques s’affrontent au sein de l’UE. La France estime que Donald Trump ne réagit qu’au rapport de force. L’Italie, suivie notamment par la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas — pour qui l’Ukraine reste la priorité absolue — privilégie le dialogue et la désescalade.

Jusqu’à présent, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dont les déclarations de ce week-end ne contenaient aucune menace, a adopté le point de vue de la Première ministre italienne. Mais pour de nombreux observateurs, l’acceptation par l’UE d’un accord commercial largement jugé déséquilibré avec Washington a contribué à ouvrir la voie à la confrontation actuelle autour du Groenland. Une question persiste : si l’Europe cède à nouveau, quelle sera la prochaine exigence de Donald Trump ?

La politique comme propriété

S’exprimant vendredi 16 janvier dans la soirée au Bozar à Bruxelles, Timothy Snyder, historien spécialisé sur l’Ukraine et spécialiste de l’autoritarisme travaillant à Yale, a utilisé le Groenland pour illustrer comment la vision du monde de Donald Trump transforme la géopolitique en immobilier.

Selon lui, l’obsession de Donald Trump à vouloir s’emparer de l’île n’a de sens que si l’on considère la politique comme une forme de propriété privée. « Nous pouvons faire ce que nous voulons au Groenland. Nous y sommes présents depuis 1951. Nous y avons déjà une base militaire », a-t-il affirmé.

« La base militaire au Groenland fait exactement ce que Trump dit devoir faire pour envahir le Groenland. »

« S’il voit les choses ainsi, c’est parce que sa seule conception de la politique est celle de la propriété privée, et c’est une conception très limitée de la politique », a poursuivi Timothy Snyder. « Les États-Unis, dans leur forme actuelle, veulent saper la démocratie européenne, et en particulier […] l’Union européenne. »

Pour l’historien, le Groenland révèle la logique sous-jacente du trumpisme : une conception négative de la liberté, le pouvoir mesuré en termes d’actifs et une politique étrangère menée comme une prise de contrôle hostile.

Kaja Kallas : inapte ou dépourvue de moyens ?

La prudence affichée par la cheffe de la diplomatie européenne n’a pas fait l’unanimité. Le député européen socialiste espagnol et vice-président du Parlement, Javi López, a jugé Kaja Kallas « inapte à occuper ce poste » après un message dans lequel elle soulignait la manière dont la Russie et la Chine pourraient exploiter les divisions entre alliés de l’OTAN.

Les pays du Sud s’irritent depuis longtemps de l’attention particulière que l’Estonienne accorde à l’Ukraine, arguant que cela se fait au détriment d’autres priorités de l’UE. Le Premier ministre espagnol, le socialiste Pedro Sánchez, a toutefois avancé un argument assez similaire dans une interview accordée à La Vanguardia ce week-end, avertissant que toute initiative américaine concernant le Groenland ferait le jeu de Vladimir Poutine — sans toutefois qualifier la fin de la guerre en Ukraine de « tâche principale ».

Le groupe libéral Renew Europe, dont est issue Kaja Kallas, propose une lecture plus institutionnelle de la situation. Dans une lettre adressée à Ursula von der Leyen, les députés européens du groupe font valoir que le rôle de Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères doit être « renforcé afin de garantir un véritable leadership politique », avec un soutien accru de la Commission et du Conseil face aux adversaires étrangers.

Le message est clair : la fonction, telle qu’elle est exercée aujourd’hui par Kaja Kallas, manquerait de poids politique.

Fact-checking : Marine Le Pen vs Parlement européen

Marine Le Pen a affirmé avoir trouvé de nouvelles preuves que l’UE bafouait la souveraineté de ses États membres, ou du moins c’est ce qu’elle pensait. Petit point sur la situation avec nos journalistes spécialisés dans les questions de défense, Kjeld Neubert et Charles Cohen.

Dans un post sur X très remarqué au cours du week-end, Marine Le Pen explique que le Parlement européen veut donner à la Commission européenne le contrôle des exportations d’armes des États membres de l’UE — un domaine jalousement gardé par les gouvernements nationaux, en particulier la France, qui est l’un des plus grands exportateurs d’armes au monde. Ce n’est toutefois pas tout à fait ce qui se passe.

Cette affirmation semble provenir d’un article publié dans La Tribune, qui traitait de la position du Parlement sur un dossier visant à réduire les formalités administratives pour l’industrie européenne de la défense. Il se concentrait sur un seul amendement proposé par le négociateur en chef du dossier, Pekka Toveri, un Finlandais de centre-droit et général de l’armée à la retraite.

Cet amendement suggère que « la situation sécuritaire actuelle » nécessite « des procédures d’approbation et de certification règlementées au niveau de l’UE pour les licences d’exportation de produits de défense ».

Marine Le Pen a exagéré l’importance de ces lignes. Premièrement, les licences d’exportation mentionnées ne s’appliquent qu’aux transferts intra-UE. Deuxièmement, le texte ne constitue qu’une partie du considérant, une section non contraignante de la législation européenne destinée à fournir un contexte plutôt qu’à créer des obligations juridiques.

Il est toutefois à noter que la législation est encore loin d’être adoptée. Les négociations entre les États de l’UE et le Parlement n’ont pas encore commencé. Si le texte a déjà obtenu le soutien de la commission de la Défense du Parlement, il devra encore être approuvé à Strasbourg la semaine prochaine avant que les discussions avec les capitales puissent se poursuivre.

Remaniement au cabinet de la commissaire à l’Élargissement

Marko Makove, chef de cabinet de la commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, a quitté son équipe en décembre, selon l’agence de presse slovène STA.

Le bureau de Marta Kos a déclaré que ce changement reflétait une révision motivée par ce qu’il a qualifié de contexte mondial « très intense et exigeant », selon STA. Le cabinet est également privé de conseiller en communication depuis le départ de Veerle Nuyts.

Le conseiller de Marta Kos, Skander Nasra, un diplomate belge qui occupait auparavant le poste de sherpa auprès de l’ancien Premier ministre Alexander De Croo, a pris la tête du cabinet, bien que cette nomination ne soit pas encore mentionnée sur son site web. Andreja Viher White, ambassadrice slovène au Coreper 1, devrait rejoindre le cabinet de Marta Kos en tant que conseillère diplomatique en chef, reprenant ainsi l’ancien poste de Skander Nasra.

Ces changements de personnel interviennent alors que Bruxelles revient sur les débats de longue date concernant l’élargissement de l’UE. Le Financial Times rapportait vendredi que la Commission envisageait d’abaisser le seuil d’adhésion afin d’accélérer le processus d’adhésion de l’Ukraine, une idée qui fait depuis longtemps l’objet de discussions.


Les Capitales

LISBONNE 🇵🇹

Le Portugal se dirige vers un second tour présidentiel très polarisé.

Le socialiste António José Seguro est arrivé en tête du premier scrutin avec 30,6 % des voix, devant le candidat d’extrême droite André Ventura (24,2 %).

Bien que la présidence soit largement honorifique, cette élection souligne le poids croissant du parti Chega de André Ventura dans la politique portugaise.

– Christina Zhao

PARIS 🇫🇷

Un porte-conteneurs transportant 383 tonnes d’aide alimentaire a quitté le port du Havre dimanche 18 janvier à destination de Gaza, a annoncé le ministère des Affaires étrangères.

Selon le gouvernement, cette cargaison est destinée à venir en aide à plus de 42 000 enfants âgés de six mois à deux ans souffrant de malnutrition.

Le navire devrait atteindre Port-Saïd, en Égypte, dans une dizaine de jours, après quoi les vivres seront acheminés vers Gaza par le Programme alimentaire mondial. Emmanuel Macron a déclaré que la France était « pleinement mobilisée » pour soutenir la population gazaouie.

– Laurent Geslin

MADRID 🇪🇸

Au moins 21 personnes ont perdu la vie et plus de 70 ont été blessées dimanche dans le sud de l’Espagne, après la collision de deux trains à grande vitesse transportant des centaines de passagers.

L’accident s’est produit lorsqu’un train reliant Malaga à Madrid a déraillé près d’Adamuz et a traversé une voie adjacente, percutant un train venant en sens inverse, selon l’opérateur ferroviaire Adif.

Les secours avertissent que le bilan pourrait encore augmenter.

– Christina Zhao

VARSOVIE 🇵🇱

Le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski a mis en garde dimanche contre la confiance accordée à la Russie, citant ce qu’il a qualifié de violations répétées des traités internationaux.

S’exprimant lors d’un festival littéraire en Inde, Radosław Sikorski a déclaré que le comportement de Moscou comportait des éléments de guerre hybride, notamment des actes de terrorisme d’État.

Il a fait référence à un incident survenu en novembre, au cours duquel un engin explosif avait été placé sur les voies ferrées près de la ville de Garwolin, sur une ligne menant à l’Ukraine.

« La Russie parle de confiance, mais ses actions racontent une autre histoire », a déclaré Radosław Sikorski, selon l’agence de presse indienne ANI.

– Aleksandra Krzysztoszek


Contributeur.ices : Sofía Sánchez Manzanaro, Thomas Møller-Nielsen, Magnus Lund Nielsen, Kjeld Neubert, Charles Cohen, Alessia Peretti.

Rédacteur.ices : Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski.