"Briser l'omerta" pour mieux informer sur l’agro-industrie en Bretagne

Moins d’une semaine avant le procès en diffamation à l’encontre de la journaliste d’investigation Inès Léraud, l’industriel breton Jean Chéritel a annoncé retirer sa plainte. Un revirement de situation qu’analyse une journaliste, membre du collectif Kelaouiñ.

EURACTIV.fr
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La Bretagne est la première région laitière de France, et près de la moitié de la viande y est produite. Pourtant, selon le collectif Kelaouin, "il est très difficile d’informer correctement sur un secteur omniprésent dans notre région". [Brian Maudsley_SHUTTERSTOCK]

Moins d’une semaine avant le procès en diffamation à l’encontre de la journaliste d’investigation Inès Léraud, l’industriel breton Jean Chéritel a annoncé retirer sa plainte. Un revirement de situation qu’analyse une journaliste, membre du collectif Kelaouiñ.

Kelaouiñ réuni des journalistes autour d’un but : défendre la liberté d’informer sur les enjeux de l’agro-alimentaire en Bretagne. Marie* fait partie membres fondateurs de ce collectif inédit en France.

Journaliste et co-autrice de la célèbre bande dessinée Algues vertes, l’histoire interdite, Inès Léraud était poursuivie en diffamation par l’industriel breton Jean Chéritel, une plainte qu’il a retirée vendredi dernier. Au sein du collectif Kelaouiñ, cette affaire vous touchait tout particulièrement ?

C’est un peu un sujet de cœur, puisque c’est Inès Léraud et son travail qui sont à l’origine de la création de Kelaouiñ. Cela nous semblait logique de continuer à la soutenir aujourd’hui face à la plainte déposée par Jean Chéritel. Nous appelions à manifester devant le tribunal de Guingamp et de Paris, car comme nous l’expliquions dans notre communiqué, si Inès est ici attaquée, plus largement c’est aussi la liberté d’informer qui est mise à mal.

Comment avez-vous accueilli l’annulation du procès ?

À vrai dire, ce n’était pas une surprise. C’est la deuxième fois qu’Inès Léraud doit se préparer à un procès. Et à nouveau la plainte a été abandonnée à la dernière minute. C’est peut-être une bonne nouvelle pour elle, mais cette attitude reste très problématique. Cela fait perdre énormément de temps aux tribunaux, aux journalistes… Tout ça dans quel but ? Mettre la pression sur les journalistes et qu’ils y réfléchissent à deux fois avant de publier une enquête compromettante.

Dans quelle condition a été monté votre collectif ?

Cela a commencé au sein d’un petit groupe de journalistes. Nous étions un peu moins d’une dizaine à travailler aussi bien en presse locale, régionale que nationale. Mais, notre constat était le même : en Bretagne, les médias dépendent énormément du secteur agro-alimentaire. À tel point qu’on ne peut pas toujours – si ce n’est rarement – travailler librement sur ces questions.

Une tribune publiée par Libération en mai 2020 a finalement mis le feu aux poudres. C’était la première fois que les entraves à la liberté d’informer de l’agrobusiness étaient aussi clairement posées. Ça nous a donné du courage pour nous lancer. Nous avions tous en tête le dense travail d’enquête d’Inès Léraud sur les algues vertes. Nous l’avons contactée et lui avons proposé d’envoyer une lettre ouverte à la Région. Ce que nous avons fait, avant de lancer le collectif.

On ne s’attendait pas à ce que cela prenne une telle ampleur : en quelques jours seulement, la lettre a récolté les signatures de près de 500 journalistes. Nous avons également créé une autre pétition, plus générique. Et sans même communiquer dessus, cette dernière a réuni 42 000 signatures. Selon nous, c’était bien la preuve qu’il y a vrai un problème, un besoin de briser l’omerta, aussi bien au sein de notre métier, mais aussi plus largement de la part de la population qui demande à être informer correctement.

Le slogan de votre collectif  peut être résumé ainsi : une parole libre face aux enjeux de l’agro-industrie bretonne. Qu’un tel groupe se soit constitué en Bretagne n’est pas un hasard ?

Rien n’est dû au hasard, ni que le collectif ait été créé en Bretagne, ni qu’Inès ait décidé de réaliser ses enquêtes ici. La Bretagne est une des premières régions agro-alimentaires d’Europe. Les enjeux de ce secteur imprègnent l’ensemble du territoire, et en tant que journaliste, on y est confronté quotidiennement. Mais après tout, un collectif semblable peut très bien émerger ailleurs. La pétition a prouvé que c’est une problématique qui touche au-delà des frontières de notre région.

Quelles pressions dénoncent votre collectif ?

Elles sont nombreuses. Prenons le cas de Morgan Large, reporter et présentatrice à Radio Kreiz Breizh. Son enquête sur l’implantation de poulaillers de grande dimension en Bretagne lui a valu des menaces, l’annulation par des élus locaux de subventions à ses émissions… Son cas a été très médiatisé, mais généralement les pressions sur les journalistes passent inaperçues. Il y a beaucoup d’autocensure, notamment dans les quotidiens régionaux, Ouest-France, Le Télégramme, qui dépendent énormément des annonceurs. Forcément on est moins libre pour parler de certaines entreprises, si deux pages plus loin on trouve une publicité de la même marque. Un autre exemple, plus pernicieux, concerne la communication de ces entreprises, qui va se retrouver parfois dans les pages ‘Éco’ de nos journaux et qui font la part belle à un certain type d’agriculture.

De quelle manière pourrait-on garantir la liberté d’informer sur l’agro-industrie en Bretagne ?

C’est une question complexe. Dans la lettre ouverte adressée à la Région, nous avons notamment suggéré la création d’un observatoire régional des libertés de la presse. L’idée était d’ouvrir un livre blanc pour que les journalistes puissent parler des pressions qu’ils subissent et qu’ils trouvent un soutien auprès de cet observatoire, psychologique ou juridique. Ces témoignages en libre accès devraient plus largement permettre d’amorcer une prise de conscience sur les pressions de l’agro-industrie dans les médias en Bretagne.

Vos demandes ont-elles été prises en compte ?

En quelque sorte. Plusieurs réunions avec la Région ont été organisées. Son président Loig Chesnais-Girard s’est même engagé à ne plus soutenir financièrement les entreprises ne respectant par la liberté fondamentale d’informer. Il nous a également assuré son soutien pour la création de cet observatoire régional. Même si pour l’instant peu de chose ont pu être lancé de ce côté-là avec la crise sanitaire, le livre blanc est en cours et des témoignages ont d’ores et déjà été collecté. La prochaine étape sera de créer une structure pour publier ces données.

*prénom modifié

https://www.euractiv.fr/section/agriculture-alimentation/news/voix-dagricultrice-comme-si-ce-netait-pas-ma-place/