Jacques Rupnik : « Nicolas Sarkozy tient un double-langage sur l’adhésion turque »

Ce directeur de recherche à Sciences Po livre son analyse de la position française par rapport à la Turquie et aux pays de l’Est.

Ce directeur de recherche à Sciences Po livre son analyse de la position française par rapport à la Turquie et aux pays de l’Est.

Pensez-vous que l’attitude de la France vis-à-vis de l’élargissement se soit améliorée depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy ?

La France semble effectivement plus favorable à l’élargissement. Le président est disposé à poursuivre cette ouverture vers les Balkans et sa rhétorique ne s’oppose pas aux négociations avec la Turquie. L’amendement constitutionnel consistant à soumettre au référendum l’entrée de tout nouvel État dans l’UE n’a d’ailleurs pas été retenu.

En revanche, la présidence tchèque représente une occasion manquée. Il me semble que le ministre des Affaires étrangères et Nicolas Sarkozy ont saboté le président tchèque en l’assimilant à une personne imprévisible, autoritaire et qui a mis à mal la présidence française. Cette période n’a clairement pas été une idylle entre la France et les pays de l’Est.

La France ne s’oppose pas, selon vous, à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Pourtant Nicolas Sarkozy répète qu’il veut proposer à cet État un partenariat privilégié mais en aucun cas donner son feu vert pour l’adhésion…

Je crois qu’il y a un double-langage. Le président dit qu’il préfère un partenariat et il poursuit allègrement la préparation de l’élargissement. M. Lellouche y est très favorable, de même que M. Kouchner, pendant que le président tient un discours réservé à la position officielle mais laisse poursuivre les négociations en vue de l’adhésion.

Si Guido Westerwelle est nommé ministre des Affaires étrangères en Allemagne, Paris et Berlin auront des diplomaties favorables à l’adhésion de la Turquie. Pendant ce temps, Merkel et Sarkozy rassureront leurs électorats en disant qu’on offrira à la Turquie un partenariat renforcé.

On s’étonne souvent que l’euroscepticisme soit aussi prégnant en Europe de l’Est. Le phénomène revêt-il les mêmes traits en France ?

Non, ce n’est pas le même euroscepticisme. L’euroscepticisme tchèque est un euroscepticisme britannique. On le voit actuellement avec le parti ODS (au pouvoir jusqu’au printemps dernier), qui a créé avec les Britanniques et les Polonais un nouveau groupe au Parlement européen. David Cameron [chef de file des conservateurs britanniques, ndlr] souhaite que les Tchèques tiennent bon jusqu’à ce qu’il organise lui-même un référendum sur le traité de Lisbonne.

Le fort taux d’abstention aux élections européennes traduit également l’euroscepticisme des pays de l’Est. Cette abstention existe également pour les scrutins nationaux mais elle est accentuée lors des européennes.

En France, l’euroscepticisme ne prend pas la même forme. Il émane de la droite souverainiste, antieuropéenne, incarnée par Villiers et Le Pen. A cela s’oppose un euroscepticisme de gauche, qui s’est exprimé avec vigueur au moment du débat sur la Constitution européenne, et qui correspond à un souverainisme social.

Certains observateurs soulignent que le retrait récent du projet de bouclier anti-missile en Europe de l’Est pourrait conduire la Pologne à se rapprocher de la France, car Varsovie souhaiterait promouvoir l’instauration d’une politique européenne de la défense. Partagez-vous cet avis ?

Il faut juger sur pièce mais il se peut que la priorité donnée aux États-Unis dans les questions de sécurité soit reconsidérée. Le bouclier anti-missile est un coup dur pour la Pologne et la République tchèque qui s’étaient initialement engagées dans ce projet de manière bilatérale. Leur engagement dans la guerre en Irak s’est également soldé par un échec car les pays n’ont pas obtenu les contrats espérés. 

De plus, depuis que la France a rejoint le commandement intégré de l’OTAN, on est sorti du choix binaire entre la défense européenne et l’OTAN. Désormais, la défense européenne existera dans l’OTAN. Avec l’évolution politique française et l’évolution de la politique américaine –qui ne souhaite plus faire de la nouvelle Europe un partenaire privilégié contre la vieille Europe et la Russie–, on dispose des ingrédients pour une évolution possible du positionnement des pays de l’Est en matière de défense.