L'absence de protection sociale fragilise les pays en développement
Dans les pays en développement, des milliards de personnes ne bénéficient pas des protections sociales et sanitaires minimales. Une situation qui entrave les initiatives de réduction de la pauvreté et de prévention de crise sanitaire, comme Ebola.
Dans les pays en développement, des milliards de personnes ne bénéficient pas des protections sociales et sanitaires minimales. Une situation qui entrave les initiatives de réduction de la pauvreté et de prévention de crise sanitaire, comme Ebola.
Quelque 73 % des 7 milliards d’habitants que compte la planète n’ont pas ou peu d’accès à des assurances d’invalidité ou de santé, aux allocations de chômage ou à une retraite, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Dans les pays à faible revenu, le manque de couverture santé est même encore plus élevé (90 %) et les soins de santé de base sont hors de portée pour la vaste majorité des pauvres en Afrique.
« En 1948, la communauté internationale a décidé de faire de la sécurité sociale et des soins de santé pour les enfants, les chômeurs en âge de travailler et les personnes âgées des droits universels », rappelait Sandra Polaski, vice-directrice générale de l’OIT, lors de la présentation du dernier Rapport mondial sur la protection sociale, en juin dernier.
Si la promesse d’une protection sociale universelle reste loin de la réalité, certaines avancées sont à relever, tant au niveau national que mondial.
« D’une manière générale, l’intérêt pour la protection sociale augmente dans le contexte du développement international», assure Francesca Bastagli, directrice du programme de protection sociale à l’Overseas Development Institute, un institut de recherche indépendant qui se concentre sur la lutte contre la pauvreté.
La spécialiste a expliqué à EURACTIV que de plus en plus de gouvernements, et notamment ceux des pays à faible revenu, se penchent sur la question de l’élargissement et du financement des systèmes de protection sociale.
Les négociateurs internationaux ont inclus des mesures de protection sociale et sanitaire dans la proposition des objectifs de développement durable des Nations Unies, qui remplacera les objectifs du Millénaire pour le développement. Cette décision a été saluée par les partisans d’un filet de sécurité minimum dans tous les pays du monde. Le programme de lutte contre la pauvreté post-2015 doit être débattu lors de la séance plénière de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre.
Le projet de document comporte trois volets en lien avec la protection sociale: l’éradication de la pauvreté, l’égalité des genres et la réduction des inégalités.
Une « crise mondiale des professionnels de la santé »
Il reste pourtant des embûches de taille sur la voie d’une protection sociale et sanitaire pour tous. Car même quand une couverture sociale existe en principe, les plus pauvres n’ont en général pas les moyens de payer le co-paiement d’une visite chez le médecin.
Ceux qui sont assez chanceux pour pouvoir payer des soins de santé ne trouvent pas toujours l’aide nécessaire. En effet, l’OIT estime qu’il existe un « déficit » de 10,3 millions de professionnels de la santé dans le monde. Cette pénurie se concentre surtout dans les régions très peuplées d’Asie et en Afrique subsaharienne, où 80 % de la population n’ont pas accès à des soins de base.
Elle est « si grave que nous parlons d’une crise mondiale des professionnels de la santé », explique Xenia Scheil-Adlung, du département pour la protection sociale de l’OIT, à Genève, à EURACTIV.
« En Sierra Leone, l’épidémie d’Ebola a rendu cette pénurie très visible. Il n’y avait tout simplement pas de professionnels disponibles pour expliquer aux gens ce qu’ils devaient faire, sans même parler des soins à prodiguer », indique-t-elle.
L’UE, championne de la protection sociale
Plusieurs initiatives ont récemment été lancées afin de favoriser l’élargissement de la protection sociale et sanitaire. Le Programme pour le changement et l’initiative « Une vie décente pour tous », les deux principales politiques de développement à l’étranger de l’Union européenne, qui appellent tous deux à l’investissement dans des assurances sociales et sanitaires pour les pays les plus pauvres.
Par ailleurs, les 184 nations membres de l’Organisation internationale du travail (OIT), dont les 27 États membres de l’UE, ont adopté en juin dernier une résolution sommant les pays à fournir une protection sociale minimale.
Enfin, des planchers en termes de protection sociale et de santé, conçus pour préserver la productivité des travailleurs, sont mis en avant par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, deux organismes par ailleurs souvent vivement critiqués pour leurs appels aux gouvernements endettés à réduire les dépenses sociales.
Du côté de l’Union africaine, la déclaration de Ouagadougou de 2004 et le cadre stratégique social de l’Union africaine de 2008 soutiennent une garantie de protection sociale et sanitaire.
« Certaines de ces initiatives ont été rendues possibles par l’UE, qui a réellement imposé l’idée que la santé, les soins à la mère et à l’enfant, ainsi que d’autres mesures de protection sociale, pouvaient contribuer à la réduction des inégalités, aussi bien au sein d’un pays qu’entre les pays », confie à EURACTIV l’ancien assistant du précédent commissaire au développement, Andris Piebalgs.
Face aux problèmes de financement que pose la protection sociale et sanitaire, certains spécialistes défendent l’idée d’un fonds spécial destiné à aider les pays à faible revenu à mettre sur pied des programmes de protection, ou à renforcer les systèmes existants.
Olivier De Schutter, professeur de droit belge et ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, et sa collègue chilienne, Magdalena Sepúlveda, expert indépendante de l’extrême pauvreté, ont ainsi appelé les pays développés à créer un Fonds mondial pour la protection sociale.
Prévenir Ebola, entre autres
Dans le même temps, l’aide au développement doit faire face à l’épidémie d’Ebola en Afrique occidentale, qui a choqué le monde entier.
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu’Ebola a tué plus de 9 500 personnes et touché au moins 23 000 autres en Guinée, au Libéria, et en Sierra Leone. Le financement de l’action de l’OMS dans les six premiers mois de 2015 devrait couter plus de 327 millions d’euros, mais l’organisation ne dispose que de 89 millions.
« Avec un système de santé qui fonctionne, cela aurait pu être évité. La relation étroite qui lie le développement et la protection sanitaire n’est pas assez reconnue », a estimé Xenia Scheil-Adlung, de l’OIT.
Ebola n’est cependant pas la seule maladie à combattre. La semaine dernière, l’OMS a d’ailleurs exhorté les donateurs à ne pas oublier les « 17 maladies tropicales négligées » qui touchent principalement les plus pauvres, causant cécité, défigurement et handicaps, quand elles ne tuent pas.
Financer ces initiatives louables
L’efficacité de protection sociale et sanitaire dans les pays en développement ne convainc tout le monde.
Un rapport du Copenhagen Consensus Center, un groupe de réflexion américain qui analyse les coûts et les bénéfices des programmes de développement, se félicite des mesures internationales de réduction de la malnutrition, des maladies tropicales et de la tuberculose, ainsi que des initiatives censées garantir des soins de santé partout dans le monde. Toutefois, le groupe met en cause l’inclusion d’une protection sociale plus large dans le document des Nations unies qui sera publié dans le courant de l’année.
« L’introduction d’un plancher de protection sociale est louable, mais il sera difficile à mettre en place correctement. De plus, les ressources nécessaires à l’instauration d’une protection sociale complète sont considérables. Un tel système pourrait aussi créer un taux d’imposition réel très élevé (jusqu’à 100 %) pour les pauvres, ce qui les découragerait d’augmenter leurs revenus », estime le rapport.
En outre, le groupe de réflexion estime que les programmes de transfert d’argent, conçus pour apporter une aide immédiate aux communautés dans le besoin, et les filets de sécurité ont parfois des conséquences indésirables sur les autres groupes présents. Et ce « parce que, par exemple, les prix augmentent dans la région, ou parce qu’une meilleure protection sociale change les choix des gens en matière d’emploi, et favorise le travail au noir ».
Les auteurs du Rapport mondial sur la protection sociale pour 2014-2015 de l’OIT voient les choses de manière très différente.
« La protection sociale contribue énormément à la lutte contre la pauvreté, l’exclusion et les inégalités, tout en renforçant la stabilité et la cohésion sociale. Elle contribue également à la croissance économique en libérant le revenu des ménages et donc la consommation intérieure », estiment-ils.
« La protection sociale, et particulièrement les planchers de protection sociale, est essentielle à la relance économique, au développement solidaire et à la justice sociale. Elle doit faire partie du programme de développement à l’avenir. »