L'Allemagne reste intransigeante face à l'Ukraine sur l'affaire Timochenko
ÉDITION SPÉCIALE / Depuis qu'Angela Merkel a remporté les élections, la position allemande est restée ferme sur la nécessité de libérer l'ancienne premier ministre Ioulia Timochenko. Mais la situation semble bloquée et met en péril la signature de l'accord d'association entre l'Ukraine et l'UE. Un article d'EURACTIV Allemagne.
ÉDITION SPÉCIALE / Depuis qu'Angela Merkel a remporté les élections, la position allemande est restée ferme sur la nécessité de libérer l'ancienne premier ministre Ioulia Timochenko. Mais la situation semble bloquée et met en péril la signature de l'accord d'association entre l'Ukraine et l'UE. Un article d'EURACTIV Allemagne.
L'Ukraine devrait signer un accord d'association avec l'UE lors du sommet du Partenariat oriental à Vilnius à la fin novembre. Mais des doutes subsistent, en particulier en Allemagne.
Des diplomates ont souligné à plusieurs reprises que les États membres de l'UE étaient divisés entre « deux extrêmes ». Pour l''Estonie, la Lituanie et la Pologne, l'avenir de l'Ukraine ne devrait pas reposer sur le destin d'une « seule femme », à savoir l'ancienne première ministre Ioulia Timochenko, emprisonnée pour abus de pouvoir suite à une application sélective de la justice.
De son côté, l'Allemagne fait du destin de Mme Timochenko une condition sine qua non à la signature d'un accord d'association lors du sommet des 28 et 29 novembre. Une position qui n'a pas évolué depuis les dernières élections allemandes.
Erreurs de jugement
L'expert en politique étrangère Karl-Georg Wellmann, député de l'Union chrétienne-démocrate (CDU) au Bundestag d'Angela Merkel, critique le climat politique actuel entre l'Ukraine et l'Europe, citant des jugements erronés des deux côtés.
« Il y a de graves erreurs de jugement des deux côtés », déplore-t-il. Il explique que le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, a supposé que son pays accéderait au statut de membre associé parce que c'était dans l'intérêt géostratégique de l'UE. Peu importe s’il libère son adversaire emprisonnée ou non.
M. Wellmann précise qu’il s’agit d’« une erreur stratégique sensationnelle » de croire que l'accord d'association soit signé si Ioulia Timochenko reste en prison.
Il prévient également que l'UE aurait tort de s’attendre à un miracle : la libération de l'ancienne première ministre pendant le sommet de Vilnius. « Selon toutes les informations dont je dispose, cela n'arrivera pas », déclare-t-il.
En marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'UE le 18 novembre à Bruxelles, le ministre allemand, Guido Westerwelle, a indiqué que son pays voulait que l'Ukraine se dirige vers l'UE, mais que des conditions devaient être remplies.
« Le cas de Ioulia Timochenko est très important. J'invite l'Ukraine à suivre la voie de l'État de droit et à éviter de jouer avec le temps. L'heure tourne et l'Ukraine doit le savoir », a-t-il ajouté.
Une alliance commerciale
Officiellement, Berlin souhaite que la signature de l'accord commercial ait lieu. Cette entente « relierait l'Ukraine à l'UE plus étroitement que jamais sur le plan politique et économique », selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères.
La chancelière allemande, Angela Merkel, a annoncé au Bundestag le 18 novembre que l'Ukraine devait prendre des « mesures crédibles » pour sceller un accord commercial avec l'UE. Elle a également promis de contrecarrer toutes les mesures de rétorsion de la Russie si Kiev signait un accord.
« Nous espérons des mesures crédibles de la part de l'Ukraine pour satisfaire aux critères d'un accord de coopération », a-t-elle a indiqué devant l'assemblée parlementaire allemande. « Nous nous attendons à ce que ce processus soit appliqué de manière durable et irréversible. »
L'Allemagne est le troisième partenaire commercial de l'Ukraine, après la Russie et la Chine. Plus de 1 000 entreprises allemandes opèrent en Ukraine. Seule Chypre investit plus d'argent en Ukraine que l'Allemagne. Mais des analystes estiment que l'île est simplement un pays qui blanchit l'argent des autres.
Mentalité de la guerre froide
Karl-Georg Wellmann a déclaré à Berlin que le débat géostratégique sur les résultats du sommet de Vilnius rappelait la mentalité de la guerre froide.
D'après M. Wellmann, il faut simplement se demander qui va ramener quel trophée chez lui. Selon cette analyse, l'Arménie, qui a abandonné des projets d'association plus étroite avec l'UE, serait le trophée de la Russie et l'Ukraine celui de l'Union européenne.
Günter Verheugen, commissaire européen à l'élargissement de 1999 à 2004, se fait l'écho de l’expert allemand. Il indique que du côté de l’UE, cela ressemble plutôt à une lutte acharnée avec la Russie dans laquelle l'Ukraine serait la récompense.
« C'est tout à fait faux », estime M. Verheugen, actuellement conseiller et professeur à l'université européenne Viadrina à Francfort.
« En principe, le pays doit décider de son avenir en toute souveraineté et liberté. Et je crois que cette décision a été prise. Je ne doute pas que le Parlement et le gouvernement ukrainiens sont déterminés à prendre la route de l'Union européenne », confie l'ancien commissaire.
En ce qui concerne les critères de référence fixés par l'UE (voir « Contexte »), le professeur indique qu’il est difficile d'obtenir une vision claire des accomplissements de Kiev. Il mentionne des estimations divergentes des institutions européennes et de certains États membres. Il précise toutefois qu'une majorité d'États membres considèrerait le verre plus qu'à moitié rempli si le Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, adoptait les « deux réformes importantes » : celle du bureau du procureur et les amendements à la loi électorale.
Partenariat pour la modernisation à la Russe
Karl-Georg Wellmann a mis en garde contre un « hold-up spectaculaire de la modernisation » en Ukraine. Kiev a besoin d'un « partenariat pour la modernisation » comme celui entre la Russie et l'UE, selon lui. L’expert ajoute que les deux voisins européens ont besoin de toute urgence de lignes directrices et de technologies de l’Occident.
Le partenariat pour la modernisation entre l'UE et la Russie a été introduit en 2010. Ce programme commun vise à favoriser la réforme de l'économie et de la société en respectant la démocratie et l'État de droit. Les secteurs prioritaires incluent, par exemple, l'alignement des normes techniques, la promotion d'une économie viable et faible en carbone ainsi que le dialogue avec la société civile.
Pour M. Wellmann, si le sommet de Vilnius ne rapproche pas l'Ukraine de l'Union, « […] nous n'avons pas de plan B ». Des fonctionnaires de l'UE ont eux aussi prévenu qu'une fois que le processus s’essouffle, la reprise est difficile. Il est de la « plus haute importance » que le dialogue politique demeure intact, selon le député du Bundestag.
« J'espère que l'UE et le gouvernement allemand maintiendront le dialogue avec l'Ukraine. De nombreux projets sont dans notre intérêt mutuel », indique-t-il.
Un nouveau mur avec l'Europe
M. Wellmann a indiqué que l’attitude de l'UE envers l'Ukraine était « complètement déséquilibrée » par rapport à ses relations avec la Russie.
Au début, l'attention se portait sur le partenariat stratégique avec la Russie. Et le Partenariat oriental, le programme de rapprochement entre l'Union et les anciens États soviétiques, était juste un « petit supplément ». Mais maintenant, « le Partenariat oriental est l'enjeu principal et nous ne parlons pas suffisamment des relations avec la Russie », affirme le député de la CDU.
L’ancien commissaire Verheugen n’en pense pas moins. « Nous ne pouvons pas nous permettre des guerres commerciales en Europe », explique-t-il, en faisant référence aux menaces répétées de la Russie en vue d'imposer des sanctions commerciales à l'Ukraine. Des analystes estiment que ces menaces visent à faire dérailler la signature de l'accord d'association. L'Ukraine n'a pas souhaité entreprendre de politique contre les intérêts russes, indique-t-il.
« Nous devons offrir à la Russie une vision à long terme, en montrant au pays que nous ne voulons pas un nouveau mur en Europe », précise l’ancien commissaire. Il met également en garde contre un mur, non plus de béton et de barbelés, mais de règles, de normes et de régimes commerciaux différents.