La Chine modifie sa proposition sur la gouvernance d'Internet et cible les pays en développement
Le gouvernement chinois a tenté à nouveau de mettre en avant sa vision d’Internet, dans le cadre d'un projet de refonte destinée à inclure les régions en retard.
Le gouvernement chinois a tenté à nouveau de mettre en avant sa vision d’Internet, dans le cadre d’un projet de refonte destinée à inclure les régions en retard.
Au fil des ans, la Chine a tenté à plusieurs reprises de modifier l’architecture actuelle d’Internet, principalement dans le cadre de l’Union internationale des télécommunications (UIT), l’agence des Nations unies dédiée aux technologies de l’information et de la communication (TIC).
Contrairement aux autres organismes de normalisation qui sont dominés par des entreprises privées, les gouvernements jouent un rôle de premier plan au sein de l’UIT. Ainsi, Pékin a utilisé ce forum pour attirer des pays qui pourraient avoir des intérêts similaires dans l’affirmation d’un contrôle gouvernemental plus fort sur Internet.
En septembre 2019, le délégué du géant chinois du secteur des télécommunications Huawei a présenté une proposition pour un nouveau protocole IP (Internet Protocol). En février, EURACTIV anticipait que d’autres propositions étaient attendues dans le cadre de l’Assemblée mondiale de normalisation des télécommunications.
Une approche modifiée
La nouvelle proposition de Pékin a pris la forme de la modification d’une résolution qui doit être adoptée lors de la Conférence mondiale de développement des télécommunications, la conférence de l’UIT consacrée au développement des télécommunications qui se tient au Rwanda du 6 au 16 juin.
Le gouvernement chinois a fait circuler il y a deux semaines la modification d’une résolution qui, dans une note de bas de page, introduisait le concept de l’IPv6+, présenté comme une version améliorée de la dernière version du protocole Internet, connue sous le nom d’IPv6. À la même période, l’IPv6+ était promu par Huawei.
« L’IPv6+ peut permettre une innovation technologique et de services plus ouverte et plus active, une mise en réseau et une fourniture de services plus efficaces et plus flexibles, des performances et une expérience utilisateur plus excellentes », peut-on lire dans la note de bas de page.
Selon le document, consulté par EURACTIV, l’IPv6+ présenterait trois avantages cruciaux. Une répartition plus efficace des informations sur le réseau ; l’intégration d’autres technologies qui permettent une organisation des ressources du réseau ; l’intégration de solutions innovantes.
Nouvelle marque, mêmes problèmes
« L’IPv6+ et le nouveau protocole IP sont la même chanson, avec des couplets différents », a déclaré à EURACTIV Mehwish Ansari, responsable des questions numériques chez ARTICLE 19, une organisation de défense des droits de l’homme qui défend la liberté d’expression. Les deux propositions ont des caractéristiques similaires qui pourraient avoir de graves implications en termes de vie privée et de censure, a-t-il ajouté.
Pour M. Ansari, Huawei a changé d’approche suite à de fortes réticences à sa tentative de réviser l’architecture de l’internet en 2019. Bien que proposant toujours la plupart des caractéristiques de la proposition initiale de nouveau protocole IP, l’initiative a été repensée pour qu’elle ressemble à une extension naturelle du protocole IPv6 plutôt qu’à une architecture entièrement nouvelle.
Cibler les régions en retard
Selon M. Ansari d’ARTICLE 19, la présentation de cette nouvelle image à la Conférence mondiale de développement des télécommunications est une stratégie intelligente, car elle suscite l’intérêt des régions du Sud, qui sont encore très en retard dans le déploiement du protocole IPv6.
Par conséquent, les pays pourraient être tentés par la nouvelle stratégie de Huawei et s’engager dans davantage de projets d’infrastructure, comme ceux financés par la Chine dans le cadre de l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative)
« Il est peu probable que cette stratégie fonctionne », a déclaré Mallory Knodel, responsable de la technologie au Center for Democracy and Technology. La transition vers IPv6 a été initiée pour augmenter le nombre d’appareils pouvant être connectés à l’internet, a-t-elle expliqué, et alors que le nombre d’appareils connectés dans toutes les régions est en plein essor, ce n’est que dans les pays avancés à forte densité de population que l’on manque d’espace sur le protocole IPv4, le protocole antérieur.
En quête de légitimité
Pour Mme Knodel, la proposition de la Chine est un « langage commercial » trompeur, car l’IPv6+ n’est pas une norme technique comme IPv6, mais bien un produit d’entreprise.
La tentative de légitimer l’IPv6+ en tant que norme technique est illustrée par le fait que Huawei a lié l’IPv6+ à un groupe de travail de l’Institut européen des normes de télécommunications (ETSI) consacré à l’innovation renforcée d’IPv6.
Selon une source informée sur la question, le groupe de travail a été créé en octobre 2020 avec un mandat très limité, et il s’agit maintenant d’une coquille vide utilisée pour fournir un historique derrière la proposition.
La fragmentation d’Internet n’est pas le problème
Une autre question que l’IPv6+ semble avoir pour but de résoudre est celle de la compatibilité, étant donné que la proposition initiale de nouveau protocole IP n’aurait pas été compatible avec l’architecture actuelle, faisant ainsi craindre une fragmentation d’Internet (« splinternet »).
Le problème avec l’IPv6+ pourrait être exactement l’inverse, a souligné Mme Knodel. En effet, si ces nouvelles versions sont rendues compatibles avec les anciens protocoles, elles pourraient imposer à tout le trafic des informations supplémentaires, notamment des données d’accès granulaires.
Neutralité du Net et partage équitable
Selon Mme Knodel, la proposition chinoise favoriserait la proposition de « partage équitable » (« fair share ») des opérateurs européens de télécommunications, ou « expéditeur payeur » (« sender pays ») selon l’expression utilisée aux États-Unis, car elle permet de fournir des informations supplémentaires sur le trafic Internet.
Cependant, les opérateurs télécoms européens rejettent une telle idée, faisant valoir que le trafic des grandes plateformes est déjà connu.
Par ailleurs, la directrice de la Commission européenne chargée de la Connectivité, Rita Wezenbeek, a récemment déclaré que les mesures contre les accords contractuels ne vont pas à l’encontre du principe de neutralité du Net.
« Internet doit rester ouvert, décentralisé et régi par le modèle multipartite . Les opérateurs européens de télécommunications sont opposés à la proposition de renforcement du protocole IPv6 », a déclaré Maarit Palovirta, directrice principale des affaires réglementaires à l’Association européenne des opérateurs de réseaux de télécommunications.
Réaction occidentale
Selon plusieurs sources, la proposition chinoise a pris de court les acteurs occidentaux car elle a été envoyée relativement tard en amont de la conférence, un geste considéré comme « stratégique » visant à éviter une réaction occidentale coordonnée.
L’une des sources a déclaré à EURACTIV que la Commission européenne avait informé les représentants européens avant la conférence de l’UIT.