La conscription peut-elle préparer les soldats à la guerre ?
Alors que l’Europe renforce ses armées, neuf États membres de l’UE maintiennent une forme de service militaire obligatoire. Entre exercices, tâches logistiques et apprentissage de la discipline, la conscription prépare-t-elle vraiment à la guerre ?
Qu’il s’agisse de surveiller une résidence royale, de dégager des routes enneigées ou d’apprendre à s’orienter en forêt, les milliers d’Européens appelés sous les drapeaux en temps de paix sont rarement formés pour un engagement direct sur le front.
Sur l’île grecque de Kos, dans le sud-est de la mer Égée, une alarme interrompt chaque semaine la routine des jeunes recrues. Lors d’un exercice hebdomadaire, ils doivent récupérer leur fusil, se mettre en formation et préparer des missiles en moins d’une heure pour contrer une menace : la Turquie, située à quelques kilomètres seulement.
En dehors de ces simulations, la majorité du temps des conscrits est dédié à des tâches plus ordinaires telles que la surveillance de la consommation de carburant des véhicules militaires ou encore les travaux d’entretien de la base.
Des armées en quête d’effectifs
Face à la menace russe, plusieurs capitales européennes cherchent à renforcer leurs armées. La France et l’Allemagne expérimentent notamment des formes de service volontaire. Le président français Emmanuel Macron a assuré que les nouvelles recrues pourraient assumer des fonctions similaires à celles des militaires d’active, dans les forces terrestres, navales ou aériennes.
Dans les faits, cependant, pour la majorité des conscrits européens, ces mois de service constituent davantage une expérience sociale et psychologique qu’un entraînement opérationnel intensif — en partie parce que la durée du service, souvent inférieure à un an, limite l’acquisition de compétences spécialisées.
Neuf États membres de l’UE maintiennent aujourd’hui une forme de conscription. Trois anciens appelés — en Autriche, au Danemark et en Grèce — ont accepté de nous partager leurs expériences.
Des premiers jours difficiles
Avant même l’incorporation, les futurs soldats s’interrogent : que faut-il emporter ? Comment s’adapter à la vie en caserne ?
Yorgos, 28 ans, a servi neuf mois sur l’île de Kos entre 2021 et 2022. Pour se préparer, il a regardé des vidéos sur YouTube et sollicité les conseils de proches ayant déjà effectué leur service.
Il a finalement embarqué à Athènes avec quelques vêtements et sous-vêtements, des articles de toilette, un sac de couchage et du talc pour atténuer les frottements des bottes militaires.
À son arrivée à la caserne militaire, il a directement été mis dans le bain.
« Dès que vous descendez du bus, les adultes autour de vous passent à un langage militaire strict », se souvient-il.
Yorgos a reçu un vieux fusil et a prêté serment, devenant ainsi un soldat à part entière.
Après la convocation et les tests physiques, les recrues rejoignent une base militaire pour entamer leur formation. Uniforme, discipline, vocabulaire militaire, lit au carré… Le ton est tout de suite donné.
S’ensuivent plusieurs semaines de formation de base : marche, orientation sans téléphone portable, apprentissage du tir.
Les premières semaines sont les plus exigeantes pour les jeunes hommes qui sortent tout juste du lycée.
Paul, 26 ans, qui a servi en 2021 à Hörsching, en Autriche, se souvient de ces premières semaines intenses. Des journées débutant à 6 heures et pouvant s’achever à 22 heures, de longues marches hivernales avec un sac de 25 kilos…
Après la formation de base, les nouveaux soldats aident principalement à l’entretien de leurs bases militaires. En effet, les conscrits ne reçoivent pas de formation spécifique aux professions militaires pendant leurs quelques mois de service.
Néanmoins, cette expérience les aide souvent à comprendre pourquoi la formation militaire est si nécessaire. Yorgos a effectué son service militaire à une époque où de nouvelles demandes de démilitarisation des six îles du Dodécanèse, au large des côtes anatoliennes, étaient formulées. Ces îles sont au cœur d’une querelle diplomatique entre Athènes et Ankara.
Ce qui se passait sur le plan diplomatique se ressentait immédiatement sur le terrain.
« Nous avions des exercices tous les mardis soirs pour nous préparer à une attaque. Nous avions une heure pour rendre les missiles opérationnels », explique-t-il. Dans le cadre de ces « exercices de tir », les conscrits devaient déplacer des missiles Osa-AK datant de l’ère soviétique et charger des canons Rheinmetall.
Un simple uniforme ne transforme pas un civil en soldat professionnel, mais le fait de porter un uniforme dans une base militaire peut vous donner l’impression de faire partie d’un autre monde, ajoute Yorgos.
« Suis-je prêt à me battre ? Non, mais je connais bien le concept de l’armée », note-t-il.
En Autriche, pays neutre et enclavé, Paul était affecté aux communications : installation de postes de commandement fictifs, pose de câbles en forêt, mais aussi aide aux secours en cas de catastrophes naturelles, comme le déneigement de villages alpins.
« Cela ne nécessite pas beaucoup d’entraînement, juste beaucoup de personnes motivées avec une pelle », déclare-t-il.
La conscription peut impliquer d’autres compétences non militaires.
Au Danemark, Ludvig, 31 ans, a choisi en 2015 d’intégrer la garde royale. Après sa formation de base, il a passé des heures immobile devant le palais royal de Copenhague, sous un uniforme de laine et un lourd bonnet en peau d’ours. La relève de la garde, attraction touristique majeure, attire des milliers de visiteurs.
« Mon visage se trouve probablement sur 4 000 disques durs et appareils photo différents », ironise-t-il.
Une expérience sociale
La conscription ne se limite pas à l’aspect militaire. Elle constitue aussi un brassage social.
Des jeunes issus de milieux très différents se retrouvent à vivre ensemble en caserne. Yorgos, diplômé de l’université, s’est lié d’amitié avec des groupes sociaux très différents de ses camarades habituels, notamment un pêcheur et un videur de boîte de nuit.
Pour Ludvig, s’entraîner avec des personnes d’horizons différents et aux idéologies diverses, parfois contradictoires, a été l’occasion d’apprendre à s’adapter.
« Je me considère comme un extraverti diplomate, alors j’ai fait en sorte que ça marche », affirme-t-il.
Cette expérience sociale est peut-être la seule occasion pour les jeunes adultes de toutes les régions du pays d’apprendre à vivre ensemble.
Le gouvernement français présente par ailleurs son nouveau service volontaire comme un moyen de rassembler des citoyens d’horizons différents.
Un changement de mentalié
Indépendamment de la formation, la conscription marque le passage à l’âge adulte.
« L’armée est la dernière pause dans la vie d’un homme », explique Yorgos, reprenant un dicton grec.
Les trois anciens conscrits ont décrit leur passage dans l’armée comme un « changement de mentalité », car ils ont appris à vivre dans un environnement contraignant, loin de la vie civile.
Chacun d’entre eux connaît désormais, à des degrés divers, le fonctionnement des forces armées de son pays. Paul et Ludvig disent tous deux avoir acquis une capacité d’adaptation et une confiance en leurs capacités.
Cette connaissance de l’armée peut s’avérer utile en temps de crise — des périodes qui pourraient conduire certains conscrits à poursuivre leur formation. En raison des récentes déclarations du président américain Donald Trump sur une prise de contrôle du territoire danois du Groenland, Ludvig envisage par exemple de se réengager.