La France a échoué dans sa stratégie de réduction de pesticides, selon la Fondation Nicolas Hulot

La France a vu le recours aux produits phytosanitaires monter en flèche les 10 dernières années. Dans un rapport publié ce mardi (9 février), la Fondation Nicolas Hulot dresse le bilan d'un échec.

EURACTIV.fr
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En 2018, 85 876 tonnes de pesticides auront été utilisés en France. [Fotokostic/Shutterstock]

Contrairement à ses ambitions de réduire l’usage de pesticides sur son territoire, la France a vu le recours aux produits phytosanitaires monter en flèche ces dix dernières années. Dans un rapport publié ce mardi (9 février), la Fondation Nicolas Hulot dresse le bilan d’un échec.

23,2 milliards d’euros : c’est le montant de financements publics consacré chaque année aux acteurs de l’alimentation. À cela s’ajoutent 19,5 milliards d’euros en financements privés. Sommes colossales, dont une infime part seulement contribue à l’objectif de la France de réduire son usage de pesticides, selon le dernier rapport du Think Tank de la Fondation Nicolas Hulot.

Si 11 % des financements publics – subventions dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC), budget national et allègements fiscaux – doivent aider à réduire le recours aux pesticides en France, seulement 1 % y contribue « véritablement », selon le rapport. Quant aux financements privés (prêts bancaires, levées de fonds, indemnités d’assurances et autres), ceux-ci « restent passifs et alimentent in fine le statu quo ».

Officiellement, la France s’engage depuis 2008 à réduire l’usage de produits phytosanitaires. Dans le cadre de plusieurs plans « Ecophyto » successifs, elle a fixé son cap sur une baisse de pesticides de 50 % d’ici à 2025. Or, entre 2009 et 2017, leur emploi a en réalité augmenté de 25 %, affirment les auteurs du rapport. Avec 3,7 kilogrammes de pesticides employés par hectare en 2018 (soit un total de 85 876 tonnes), la France occupe le deuxième rang des pays d’Europe en quantité de pesticides vendues.

Causes multiples d’un « échec qui ne dit pas son nom »

Les raisons pour cet « échec qui ne dit pas son nom » sont multiples, selon le Think Tank : le faible coût des pesticides ainsi que leur emploi facile et rapide, tout comme une réglementation qui, tout en bannissant progressivement les produits les plus dangereux, « incite les agriculteurs à se reporter sur des substances moins efficaces qui peuvent demander un plus gros volume d’usage. »

Mais aussi les « conditions climatiques particulières » depuis 2008 qui auraient « entraîné une hausse de la pression parasitaire », la résistance croissante de ces parasites aux pesticides, et finalement la diminution du nombre d’espèces et le raccourcissement des rotations de culture qui « accroissent le risque de ravageurs, parasites et maladies » – un risque rendu « acceptable grâce à l’usage important de pesticides ».

Enfin, des 11 % des financements publics reçus par les acteurs de l’alimentation (soit 2,7 milliards d’euros par an) et qui doivent répondre à l’objectif de réduction de pesticides, seulement 220 millions d’euros y parviennent vraiment. En cause, notamment, le flou dans l’attribution de ces aides : jusqu’en 2018 au moins, les paiements « verts » de la Politique agricole commune (PAC) n’interdisaient ainsi pas l’usage de pesticides sur des « surfaces d’intérêt écologique », selon le rapport. Il n’existerait pas non plus de plafond « concernant les volumes totaux de pesticides utilisés pour toucher le paiement vert ».

Le Think Tank constate le même manque de leviers concrets pour la plupart des autres instruments financiers, à la seule exception des subventions à l’agriculture biologique et d’une petite portion de mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC).

Autre lacune : ce sont, selon le rapport, « les plus gourmands en pesticides, toujours plus nombreux et plus grands, (qui) tirent les chiffres de consommation vers le haut. » Ainsi, « le groupe des agriculteurs les plus utilisateurs de pesticides (9 % des exploitations agricoles et 7 % de la surface agricole utile a augmenté sa consommation de 55 % en 10 ans », relate le rapport.

« Mal-être important » dans le monde agricole

Mais si les agriculteurs jouent évidemment leur part dans cette histoire, le rapport souligne aussi la responsabilité des pouvoir publics : ceux-ci « donnent au monde agricole des objectifs de réduction de l’usage des pesticides, aussi nécessaires qu’ambitieux, sans leur donner les moyens de les atteindre », estiment les auteurs du rapport, révélant un « comble en termes d’efficacité de l’usage de l’argent public mais aussi en termes de cohérence. »

La problématique s’inscrit par ailleurs dans un contexte de crise plus large dans le monde agricole : revenus fragiles, un déclin de l’emploi agricole qui va de pair avec la concentration toujours grandissante des terres, un non-renouvellement générationnel et un « mal-être important » dans le secteur, un agriculteur se suicidant en France tous les deux jours, selon le rapport.

Face à ces crises multiples ainsi qu’à l’échec de l’objectif de réduction des pesticides, le Think Tank appelle à un changement des pratiques en profondeur. Seule une « transformation de l’ensemble du système agricole et alimentaire » peut, selon les auteurs du rapport, permettre de « sortir de la spirale de la dépendance aux pesticides » tout en améliorant la situation globale des agriculteurs français.

« Nouveau contrat » entre agriculture et société

Si les exploitants en agriculture biologique présentent un potentiel économique supérieur aux exploitations conventionnelles grâce justement à la réduction des charges liées à l’utilisation de pesticides ainsi qu’au prix des produits bio, les pouvoirs publics doivent appuyer leur support pour ces structures, estiment les auteurs du rapport. Cela permettrait, en passant, un retour à la diversification des cultures et aiderait à freiner la disparition des emplois agricoles.

Sur les dix prochaines années, le Think Tank appelle ainsi les politiques publiques à accompagner les changements des systèmes agroalimentaires en se fixant comme objectif les « 100 % d’installations en agroécologie dans 10 ans » et en rémunérant davantage les « systèmes vertueux ». Les financements publics devraient par ailleurs être accompagné d’une « fiscalité bonus-malus » basée sur le principe « pollueur-payeur » pour mieux responsabiliser les acteurs du secteur alimentaire.

Tout comme la PAC qui doit, selon le rapport, « s’armer d’outils qui permettent d’engager un maximum d’agriculteurs (…) pour les amener progressivement vers une transformation agroécologique ambitieuse de leur système. » Concrètement, le Think Tank souhaite voir « cinq fois plus de moyens pour la bio » ainsi que « 40 % du premier pilier dédiés à des paiements aux agriculteurs pour les services environnementaux qu’ils fournissent. » Enfin, il propose de transformer la « Dotation Jeune Agriculteur » en une « dotation avec une aide largement bonifiée » pour toutes les installations en agroécologie, sans limite d’âge.

Le « nouveau contrat entre l’agriculture et la société » que le Think Tank appelle ainsi de ses vœux sur la base de la « cohérence des politiques publiques et l’engagement des acteurs privés » serait, estime-t-il, à même de mettre « fin à la dissonance historique entre les objectifs assignés à l’agriculture et les moyens qu’on donne aux acteurs pour y répondre. » Belle vision – à voir si les acteurs concernés répondront à l’appel.