La frontière italo-suisse redessinée par le changement climatique

Les frontières terrestres sont souvent considérées comme fixes — mais dans des régions montagneuses comme les Alpes, où la fonte des glaciers et du pergélisol remodèle le paysage, les autorités locales sont parfois contraintes de redessiner les cartes.

Euractiv.com
This article is part of our special report "La fonte des glaciers européens"
Theodul glacier
La saison estivale 2022 a toutefois constitué une exception. En raison de la fonte du glacier, les pistes ont été fermées au public pour la première fois et ouvertes uniquement aux équipes nationales de ski. [Photo: Sergio Matalucci]

Les frontières terrestres sont souvent considérées comme fixes — mais dans des régions montagneuses comme les Alpes, où la fonte des glaciers et du pergélisol remodèle le paysage, les autorités locales sont parfois contraintes de redessiner les cartes.

À la frontière italo-suisse, juste au-dessus du glacier du Théodule, les deux communes situées autour de l’emblématique mont Cervin prospèrent grâce au flux régulier de touristes venus visiter la région et skier sur ses pentes enneigées à l’année.

Du côté suisse, la station de Zermatt enregistre des flux touristiques supérieurs aux autres, tandis que Cervinia, du côté italien, fait mieux que la majeure partie des stations italiennes.

Mais la fonte du glacier modifie peu à peu le paysage, poussant parfois les autorités locales à redéfinir la frontière entre les deux pays.

« Le glacier a diminué du côté italien. Dans certaines zones, il ne reste que de la terre », explique Jérôme Perruquet, guide de montagne dans la Vallée d’Aoste, la région italienne où se trouve le mont Cervin (ou Matterhorn, en allemand).

L’ampleur de la fonte du glacier sur le versant italien a rendu nécessaires des travaux de consolidation, qui devraient débuter prochainement, poursuit M. Perruquet.

« Les Suisses mèneront ces travaux parce que, bien qu’ils soient en grande partie sur le territoire italien, ce sont eux qui ont le plus grand intérêt commercial », a-t-il confié à EURACTIV fin juin.

Alors que les intérêts des deux pays convergent, les négociations se déroulent sans heurts. L’intervention, réalisée avec des excavateurs, vise à maintenir les activités de ski autour du glacier du Théodule. « Nous y gagnons tous », affirment les guides locaux.

La commission pour l’entretien de la frontière nationale entre la Suisse et l’Italie s’est réunie à Berne pour sa session ordinaire du 9 au 11 mai dernier. Les discussions ont principalement porté sur la rectification de la frontière dans la région de la tête Grise/Plateau Rosa, et un accord a été rédigé à ce sujet, selon l’Office fédéral de topographie Swisstopo.

Les démarches pour approuver l’accord de mai « vont maintenant être lancées en Suisse et en Italie », indique l’office, bien qu’il ne sache pas quand l’accord sera publié ou quand le feu vert politique sera finalement donné.

1 000 glaciers déjà disparus

Dans les régions alpines d’Europe, les frontières politiques sont souvent déterminées par la montagne et sont généralement tracées le long d’une ligne de partage des eaux. Comme celles-ci se déplacent en raison du réchauffement climatique, les frontières devront à leur tour être déplacées.

« En raison du changement climatique et de la fonte rapide des glaciers suisses, nous pouvons affirmer qu’il y aura d’autres cas [de rectification des frontières] similaires à l’avenir », a confirmé Swisstopo.

En ce qui concerne le glacier du Théodule, les principales attractions sont le mont Cervin et la possibilité de skier toute l’année, depuis les stations de Zermatt (1 620 mètres) du côté suisse et de Cervinia (2 050 mètres) du côté italien.

Et alors que les stations de plus basse altitude manquent de neige en raison du changement climatique, le glacier du Théodule attire un nombre croissant de skieurs.

La saison estivale 2022 a toutefois constitué une exception. En raison de la fonte du glacier, les pistes ont été fermées au public pour la première fois et ouvertes uniquement aux équipes nationales de ski.

Néanmoins, les restaurants et les hôtels de Zermatt et de Cervinia ont enregistré des bénéfices records l’été dernier, de nombreux visiteurs s’étant rendus dans la ville suisse pour admirer le mont Cervin, particulièrement apprécié par les touristes asiatiques, et qui figure sur les emballages de chocolat Toblerone.

Cet été, les conditions météorologiques semblent favorables : il a neigé plus que d’habitude en mai et le glacier semble, en ce début d’été, plus résistant qu’il y a 12 mois.

Pourtant, deux guides signalent que, « pour la première fois depuis des décennies », certains rochers du versant italien ne sont plus recouverts de neige.

Ce fait, bien qu’anecdotique, confirme une tendance plus large : alors que les plus grands glaciers reculent en raison du changement climatique, de nombreux petits glaciers ont quant à eux entièrement disparu.

« La Suisse compte actuellement 1 400 glaciers, dont beaucoup sont de petite taille. Les petits glaciers sont les premiers à disparaître », explique Matthias Huss, responsable du réseau suisse de surveillance des glaciers (GLAMOS) à l’École polytechnique fédérale de Zurich.

« Rien qu’au cours des 30 à 40 dernières années, nous avons perdu environ 1 000 glaciers. Beaucoup d’entre eux n’avaient même pas de nom, mais aujourd’hui nous commençons à perdre des glaciers qui sont considérés comme importants », a-t-il souligné.

Référendum suisse sur l’objectif climatique 2050

Le 18 juin dernier, la Suisse a organisé un référendum au terme duquel 59 % de la population du pays s’est prononcée en faveur de l’atteinte de la « neutralité carbone » d’ici 2050.

Avec le changement climatique, la fonte des glaces s’accompagne également de celle du pergélisol — le sol perpétuellement gelé, véritable ciment des montagnes, qui permet de maintenir ensemble des pans de roches fracturées et d’autres débris. La fonte du pergélisol est plus lente, mais elle a un impact encore plus important sur les glissements de terrain, ainsi que sur la modification des frontières entre les pays.

« Si nous parlons d’éboulements et de glissements de terrain, comme celui que nous avons connu il y a deux semaines à la frontière entre la Suisse et l’Autriche au Tyrol, cela est lié à la fonte du pergélisol », déclare M. Huss.

Selon le professeur, tous les glaciers des Alpes, à l’exception des plus hauts, comme ceux du Mont-Blanc, pourraient disparaître d’ici 2100. Il s’agit toutefois là du scénario le plus pessimiste.

Mais même dans le meilleur des cas — par exemple, si les nations du monde entier atteignent la neutralité carbone d’ici 2050 — « les deux tiers de la glace des Alpes européennes n’existeront plus d’ici la fin du siècle », a déclaré M. Huss.

Le développement urbain se poursuit

Pendant ce temps, le développement urbain se poursuit de part et d’autre de la frontière, stimulé par l’attrait des touristes pour le glacier.

Par exemple, les travaux de construction du téléphérique reliant le sommet suisse du Petit Cervin (3 883 mètres) à la Testa Grigia, à la frontière italo-suisse (3 480 mètres) venant de s’achever, les passagers ont pu commencer à se déplacer d’un mont à l’autre à partir du 1er juillet dernier.

Pour la première fois, il est possible de se rendre de Zermatt à Cervinia, à seulement 10 kilomètres, en une heure et demie, ce qui prendrait au moins 10 heures en skiant. Cette traversée, qui nécessite de changer trois fois de télécabine, est toutefois coûteuse : un aller-retour revient à environ 240 euros.

C’est là la deuxième leçon à tirer de la fonte du glacier du Théodule : la fonte des glaces libère aussi des terrains constructibles, ce qui permet au tourisme et à l’immobilier de se développer. À Cervinia, du côté italien, trois bâtiments sont en cours de rénovation, tandis que du côté suisse, au moins 16 grues sont en activité, principalement pour la construction de nouveaux bâtiments.

Romy Biner, maire de Zermatt, explique que cette situation n’est pas inhabituelle. « Le grand développement de la ville a eu lieu dans les années 80 et 90. Depuis, nous avons une forte demande de maisons et d’appartements », explique-t-elle. Après Zurich, Zermatt est la commune où les prix de l’immobilier sont les plus élevés.

D’une certaine manière, le mont Cervin symbolise un partenariat mutuellement bénéfique pour l’Italie et la Suisse : tandis que la capacité d’accueil augmente à Zermatt, la nouvelle liaison par téléphérique devrait attirer davantage de touristes du côté italien.

Des investisseurs suédois et britanniques ont récemment acheté des biens immobiliers à Cervinia, une première pour la municipalité italienne dont le développement est étroitement lié à celui de Zermatt.

Assurer le confort et la sécurité des touristes est donc devenu primordial.

« Nous travaillons sur des moyens de protection contre les avalanches et les inondations », a déclaré M. Biner. « Un nouveau tunnel ferroviaire reliant Täsch à Zermatt est prévu et sa construction devrait commencer en 2028 et s’achever en 2035 », indique-t-il.

En outre, les autorités travaillent « à accroître l’approvisionnement en électricité grâce à l’énergie hydraulique » et, pour répondre à la demande en eau potable, elles construisent « un réservoir supplémentaire », ajoute le maire de Zermatt, soulignant également la « très solide coopération avec Cervinia » en matière de développement des infrastructures.

Zermatt [Photo : Sergio Matalucci]

Différends

Cependant, tout ne s’est pas déroulé sans heurts. Il y a quelques mois, un refuge construit et géré par des Italiens depuis des générations s’est retrouvé au cœur d’une polémique.

Suite à un glissement de terrain provoqué par la fonte du glacier et du permafrost, les autorités suisses ont proposé de redessiner les frontières et ont décidé de placer le refuge au milieu.

« Des experts suisses sont venus en Italie il y a quelques années et ont déclaré que, de leur point de vue, le refuge se trouvait à moitié sur le territoire italien et à moitié sur le territoire suisse », explique Giuliano Trucco, un guide réputé de Cervinia âgé de 79 ans ayant joué à plusieurs reprises un rôle dans les relations frontalières entre l’Italie et la Suisse.

Son fils, Lucio, dirige deux refuges à la frontière, dont celui qui fait l’objet du litige.

L’histoire s’est finalement bien terminée. « Le problème semble avoir été résolu. L’année prochaine, le refuge devrait être rénové », a déclaré Lucio. « Nous avons presque tous les permis. En fin de compte, il s’agit surtout d’une publicité gratuite. »

Pour sa part, Swisstopo a déclaré que les intérêts relatifs au refuge et au restaurant sont bien connus de toutes les parties et ont été pris en compte dans le projet d’accord.

En revanche, un différend similaire entre la France et l’Italie concernant les droits frontaliers sur le Mont-Blanc pourrait ne pas se terminer aussi bien : les négociations entre Paris et Rome, qui durent depuis des années, nécessiteront l’intervention de juristes et d’experts pour parvenir à une solution acceptable pour les deux parties.

À l’avenir, des tensions pourraient également apparaître dans d’autres régions du monde, comme en Asie, où des conflits frontaliers dans l’Himalaya ont déjà provoqué des accrochages entre l’Inde et la Chine.

Si d’autres pénuries de ressources s’ajoutent à cela, rien ne garantit que ces tensions se résoudront de manière pacifique.