La politique actuelle de la BCE engendre des risques de « stagnation séculaire », selon un think tank
En hésitant à réduire ses taux avant que de nouveaux signes de ralentissement de la croissance des salaires ne se manifestent, la BCE affiche un « biais conservateur » qui pourrait faire perdurer la faible croissance économique de la zone euro, selon le directeur de Bruegel.
En hésitant à réduire ses taux avant que de nouveaux signes de ralentissement de la croissance des salaires ne se manifestent, la Banque centrale européenne (BCE) affiche un « biais conservateur » — une approche excessivement préoccupée par une potentielle hausse de l’inflation — qui pourrait faire perdurer la faible croissance économique de la zone euro, a prévenu mercredi (27 mars) le directeur d’un éminent think tank européen.
Jeromin Zettelmeyer, directeur de l’influent groupe de réflexion sur la politique européenne Bruegel, a attiré l’attention sur le fait que la BCE est confrontée à un « délicat exercice d’équilibre » entre la volonté que les augmentations salariales ne déclenchent pas une recrudescence de l’inflation et le risque que sa politique restrictive ne nuise excessivement à la fragile économie européenne.
Toutefois, M. Zettelmeyer a fait remarquer que la décision de la BCE d’attendre la publication de données plus récentes sur les salaires — malgré une croissance salariale annuelle dans l’UE qui est passée de 5,1 % à 4,6 % au cours du dernier trimestre de 2023 — accorde une importance excessive aux vents contraires inflationnistes. Par conséquent, cette attitude risque de coincer l’économie de la zone euro dans un scénario de « stagnation séculaire », c’est-à-dire une faible croissance à long terme.
« La BCE veut en fait voir des preuves du ralentissement de la croissance des salaires avant la réduction [des taux] », a expliqué M. Zettelmeyer lors d’un événement organisé par le think tank Centre for European Reform.
Bien que les données dont dispose la banque centrale suggèrent que la croissance des salaires est effectivement en baisse, la BCE ne les considère pas suffisantes et « veut en voir d’autres », selon l’analyste politique.
« J’interpréterais cela comme le reflet d’un biais plutôt conservateur […]. La BCE insiste pour voir à deux reprises la preuve que le ralentissement des salaires réels est l’hypothèse plausible », a-t-il affirmé.
« Et cela signifie qu’en arbitrant entre les deux maux que représentent la réduction prématurée [des taux] ou la stagnation séculaire, je pense qu’elle accorde beaucoup d’importance au risque de voir l’inflation repartir à la hausse. »
La BCE a relevé ses taux d’intérêt à dix reprises consécutives entre juillet 2022 et septembre 2023 — faisant passer son taux directeur d’un niveau négatif à un niveau record de 4 % — après la flambée des prix provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022.
L’inflation a depuis chuté, depuis un pic de 10,6 % en octobre 2022 à 2,6 % en février 2024, soit à peine quelques décimales au-dessus du taux cible de 2 % de la banque. La BCE s’attend actuellement à ce que l’inflation atteigne son objectif de 2 % l’année prochaine, avant d’atteindre 1,9 % en 2026.
La Banque centrale européenne a maintenu ses taux lors de ses quatre plus récentes réunions, dont la dernière a eu lieu au début du mois.
Le directeur général des affaires économiques de la BCE, Oscar Arce, avait concédé au début du mois que la politique monétaire de la banque aurait un impact négatif sur la croissance de la zone euro jusqu’en 2026, ce qui a renforcé les critiques à l’encontre de la politique restrictive de l’institution.
De nombreux analystes estiment que des taux plus bas sont nécessaires pour relancer la croissance languissante de l’UE et stimuler les investissements nécessaires pour faciliter les transitions écologique et numérique.
Lors de sa dernière réunion, la BCE a elle-même revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la zone euro en 2024, les ramenant de 0,8 % à 0,6 %.
Cette faible croissance a été particulièrement prononcée en Allemagne, la plus grande économie de la zone euro, mais aussi la moins performante au monde l’année dernière, marquée par une contraction de 0,3 %.
Ce matin, les cinq principaux instituts économiques allemands ont réduit leurs prévisions de croissance du PIB du pays à 0,1 % en 2024, contre le chiffre de 1,2 % avancé précédemment.
L’échéance se rapproche
M. Zettelmeyer a répondu aux commentaires publiés lors du même événement par Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, qui a fait allusion à de futures baisses de taux sans s’engager sur un calendrier précis.
« L’amélioration des perspectives d’inflation, le maintien d’une forte transmission [de la politique monétaire] et la poursuite de la modération de l’inflation sont autant d’éléments qui laissent espérer que nous pourrons assouplir la politique monétaire », a déclaré M. Cipollone. « Le moment auquel nous aurons la confiance nécessaire pour agir se rapproche ».
M. Cipollone a également souligné que même si « les inquiétudes concernant les coûts unitaires de main-d’œuvre doivent être prises au sérieux », il y a néanmoins « des raisons de penser que l’environnement économique actuel permet de relever les salaires réels à court terme sans alimenter l’inflation ».
Faisant écho à des commentaires formulés précédemment par Christine Lagarde, présidente de la BCE, et d’autres hauts fonctionnaires de la BCE, M. Cipollone a affirmé que l’atténuation des chocs d’offre, ainsi que la contribution décroissante des bénéfices à l’inflation, signifient que « les entreprises [peuvent] absorber les pressions salariales de manière à ce qu’elles ne soient pas répercutées sur les prix à la consommation ».
Les analystes s’attendent maintenant à ce que la BCE commence à réduire ses taux en juin — une prédiction que Mme Lagarde elle-même a appuyée à plusieurs reprises au cours des derniers mois.
En janvier, Mme Lagarde avait en effet déclaré que même si les réductions de taux allaient « probablement » avoir lieu d’ici l’été, les données nécessaires sur les négociations salariales utilisées par la BCE pour déterminer la politique monétaire ne seraient disponibles qu’à la « fin du printemps ».
La présidente de la BCE a ensuite réitéré ces commentaires mercredi dernier (20 mars).
« Nous recevrons les données sur la croissance des salaires négociés au cours du premier trimestre de cette année à la fin du mois de mai », a-t-elle annoncé, ajoutant que « d’ici juin, nous disposerons d’une nouvelle série de projections qui confirmeront que la trajectoire de l’inflation prévue dans nos projections de mars reste valable ».
[Édité par Anna Martino]