Le groupe terroriste Al-Shabab a extorqué des fonds aux ONG en Somalie
Le groupe islamiste Al-Shabab a développé en Somalie un système très sophistiqué pour surveiller et soutirer des fonds aux organismes humanitaires. Des pratiques qui ont contribué à la mort de 260.000 personnes lors de la famine de 2011.
Le groupe islamiste Al-Shabab a développé en Somalie un système très sophistiqué pour surveiller et soutirer des fonds aux organismes humanitaires. Des pratiques qui ont contribué à la mort de 260.000 personnes lors de la famine de 2011.
C'est un forme inédite de détournement de fonds qui a été révélée par un think tank somalien. Selon le Heritage Institute for Policy Studies, le groupe islamiste Al-Shabab a extorqué des sommes colossales aux organisations humanitaires par le biais d'un bureau de coordination humanitaire.
Le groupe exigeait des paiements allant jusqu'à 10.000 dollars (environ 7.300 euros) pour laisser libre accès aux zones touchées par la famine. Les responsables de cette "coordination humanitaire" d'un nouveau genre étaient affectés à des points de contrôle pour racketter et surveiller les activités des agences humanitaires.
Racket et prison
Al-Shabab demandait aux organismes de révéler les détails de leurs programmes. Leurs activités, leur budget et les noms des membres du personnel étaient consignés. Dans certains cas, le groupe islamiste réclamait des droits supplémentaires en fonction du type de projet.
Pour couronner le tout, la législation américaine de lutte contre le terrorisme paralysait les organisations humanitaires et ralentissait leurs actions, en leur interdisant officiellement de négocier avec Al-Shabab selon le rapport publié par le groupe chargé des politiques humanitaires de Overseas Development Institute (ODI) et de Heritage Institute for Policy Studies (HIPS), premier groupe de réflexion indépendant en Somalie.
Un paradoxe réglementaire qui a mis les ONG dans l'embarras. Alors qu'ils avaient reçu des fonds pour lutter contre la famine, ils ne pouvaient le faire sans s'exposer à des peines de prison en négociant avec Al-Shabab.
Des lois anti-terroristes trop rigides
« Ces lois inflexibles de lutte contre le terrorisme créent une culture de la peur. Elles poussent les organismes humanitaires à mener des négociations officieuses avec les groupes islamistes. Et au final empêchent toute discussion honnête au sein de la communauté humanitaire sur la meilleure manière de négocier à l'intérieur de pays très sensibles comme la Somalie, » affirme Abdi Aynte, directeur de HIPS et coauteur du rapport.
Ashley Jackson, chargé de recherche à l'ODI, qualifie pour sa part la règlementation concernant le terrorisme de trop rigide. Les preuves sont minces, qui accusent les aides humanitaires d’être une source financière majeure pour le groupe islamiste. Les lois sur le terrorisme imposent des évaluations onéreuses et contraignent les organismes humanitaires à ne pas négocier avec Al-Shabab. Un partage d'informations entre les deux milieux et un front uni contre le groupe islamiste aurait permis une action plus efficace.
Les pressions politiques destinées à isoler Al-Shabab poussent les organismes humanitaires à improviser des actions de coordination entre eux. Ce qui leur permet de déterminer des moyens de négociation avec le groupe islamiste.
« Un plus grand partage d'informations et une collaboration entre les organismes humanitaires pour lutter contre l'accès difficile de certaines zones, notamment provoqué par des lois de lutte contre le terrorisme restrictives, aurait été plus judicieux que des actions souvent isolées, ad hoc et décidées à la dernière minute », indique le rapport.
Transfert de la gestion du risque
Les actions ad hoc ont pour conséquence de rejeter les responsabilités sur les épaules des Somaliens au niveau local, et non sur les cadres situés à Nairobi.
« Des décisions de vie ou de mort ont été prises sur la ligne de front, ce qui a soulevé des questions éthiques, » s'indigne Ashley Jackson. « Il y a un transfert de la gestion du risque vers des personnes qui méritaient plus de soutien. »
Les auteurs ont critiqué également les dirigeants de la communauté humanitaire pour ne pas avoir réussi à adopter une position de principe vis-à-vis d’Al-Shabab. Ils leur reprochent de ne pas avoir agi contre les restrictions contre-productives imposées par les lois de lutte contre le terrorisme. Or, les organismes qui ont conclu des accords bilatéraux avec les chefs d'Al-Shabab ont pu obtenir des garanties plus sûres que ceux qui ne l’ont pas fait.
« Un dialogue approfondi avec Al-Shabab à tous les niveaux représente la solution la plus importante pour les organismes humanitaires en vue de réduire les risques de détournement et d'augmenter les chances à long terme d'accéder aux zones sous leur contrôle », selon le rapport.
Il est difficile de déterminer si l’autorité des dirigeants humanitaires au sein de l'ONU ou collective au nom des ONG aurait pu aboutir à des garanties similaires que celles obtenues par des négociations avec Al-Shabab. Les auteurs affirment néanmoins que les tentatives ne semblent pas avoir été entreprises de façon systématique. La situation en Somalie reste difficile pour les organismes humanitaires, malgré les revers qu’a connus Al-Shabab.
À la suite d'attaques contre son personnel, Médecins sans frontières (MSF) s'est retiré de Somalie en août après 22 ans de présence sur le territoire. Des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées alors dépourvues de traitements indispensables à leur survie. L'organisme humanitaire, dont 1.500 personnes travaillent dans le pays de la Corne de l'Afrique, a déclaré qu'il s'agissait « de l'une [des décisions les] plus difficiles de l'histoire de l'organisation ».
Rob Bailey, de Chatham House, soutient que les antagonismes entre l'Occident et Al-Shabab ont abouti à une décision catastrophique prise par le groupe islamiste : le rejet du Programme alimentaire mondial en 2010. Al-Shabab a aussi décidé d'expulser 16 organisations humanitaires et des ONG internationales pour « activités illicites et comportements non conformes » l'année suivante.