Le sommet UE-Chine sera-t-il à nouveau un dialogue de sourds ?

À la veille du 24e sommet UE-Chine, rien ne laisse présager que les deux parties seront en mesure de publier une déclaration commune à l’issue des discussions, ce qui n’a déjà pas été le cas des deux derniers sommets.

Euractiv.com
Belgium EU China Summit
Du côté de l’UE, la crainte est qu’il ne s’agisse à nouveau que d’un « dialogue de sourds », terme qui avait été utilisé par Josep Borrell pour qualifier le sommet de l’année dernière. [EPA-EFE/OLIVIER HOSLET]

À la veille de la visite de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, du président du Conseil européen Charles Michel et du chef de la diplomatie de l’UE Josep Borrell à Pékin pour le 24e sommet UE-Chine, rien ne laisse présager que Bruxelles et Pékin seront en mesure de publier une déclaration commune à l’issue des discussions, ce qui n’a déjà pas été le cas des deux derniers sommets.

Il s’agira du premier sommet tenu en présentiel depuis quatre ans, et il interviendra dans un contexte tendu, les relations entre la Chine et l’UE s’étant détériorées durant la pandémie. Les tensions sur le plan des relations commerciales risquent d’occuper une bonne partie des discussions, l’Union européenne envisageant de prendre des mesures à l’encontre des subventions chinoises accordées aux véhicules électriques, aux éoliennes, aux technologies médicales et à l’équipement solaire.

Les deux parties sont actuellement en conflit au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) suite à ce que Bruxelles a qualifié d’embargo imposé par la Chine sur toutes les exportations lituaniennes après que Vilnius a décidé d’ouvrir un bureau de représentation de Taïpei sur son territoire.

De son côté, Pékin se défend en déclarant que ses importateurs ne souhaitaient tout simplement pas acheter des produits provenant de pays qui bafouent la souveraineté de la Chine.

Cette décision survient alors que l’UE vient d’élaborer une nouvelle stratégie de réduction des risques pour faire face à la Chine en diminuant la dépendance du bloc dans certains secteurs et pour certains éléments critiques, ainsi qu’en limitant la capacité de Pékin à accéder à des technologies de pointe susceptibles d’être utilisées à des fins militaires.

Malgré le fait que l’UE ait assuré ne pas vouloir d’un découplage commercial avec la Chine, les entreprises chinoises actives en Europe ont commencé à se poser des questions et à s’inquiéter quant à leur avenir, même si, dans les faits elles continuent à investir dans l’UE.

Le président français Emmanuel Macron, qui a rencontré son homologue chinois Xi Jinping à Pékin au début de l’année, a déclaré que Bruxelles devait cesser d’être « naïve » et exiger des conditions de concurrence équitables avec des pays comme la Chine. Parallèlement à cela, il a insisté en coulisse pour que la Commission européenne lance une enquête concernant les subventions chinoises à ses entreprises.

À Pékin, Ursula von der Leyen et Charles Michel devraient rencontrer le président chinois, et le sommet sera présidé par le Premier ministre chinois Li Qiang.

Négociations en amont du sommet

Le sommet, qui aura lieu jeudi (7 décembre) à Pékin, a été préparé de longue date lors de dialogues réguliers de haut niveau entre Bruxelles et Pékin axés sur des questions telles que le commerce, l’énergie et le numérique. C’est notamment pour jeter les dernières bases du sommet que le Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, M. Borrell, s’est rendu en Chine en octobre.

L’un des principaux objectifs du chef de la diplomatie de l’UE était de convaincre les Chinois que les Européens ne cherchaient pas à effectuer un découplage, mais plutôt à réduire leurs dépendances dans certains domaines critiques et à équilibrer la relation.

« En octobre, à Pékin, j’ai fait passer un message simple et clair : l’UE s’engage à gérer les relations avec la Chine de manière responsable et constructive », a expliqué Josep Borrell à Euractiv en amont des discussions.

Bien que M. Borrell ait décrit les relations actuelles entre l’UE et la Chine comme étant « complexes » et que les deux parties présentent des « différences », il a également souligné que le sommet serait « une occasion d’avoir une discussion franche ».

« Par exemple, au sujet de l’établissement de conditions de concurrence équitables, afin que nos relations commerciales et économiques deviennent équilibrées et mutuellement bénéfiques — actuellement, ce n’est tout simplement pas le cas », a-t-il affirmé.

« La Chine, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, devrait utiliser son influence sur la Russie pour que celle-ci mette fin à sa guerre d’agression illégale contre l’Ukraine et à son mépris flagrant pour le droit international », a-t-il ajouté.

Bruxelles tient à s’assurer que la Chine ne soutient pas matériellement la guerre du Kremlin en Ukraine en fournissant des armes mortelles et souhaite que le pays en fasse davantage pour réduire la livraison de technologies et de composants restreints par l’UE et utilisés par Moscou pour la fabrication d’armes.

Zsuzsa Anna Ferenczy, chercheuse associée à l’Institut pour la politique de sécurité et de développement (ISDP) a confié à Euractiv qu’au vu de son économie « présentant de mauvaises performances, Pékin a intérêt à mettre un frein à la tentative de réduction des risques de l’Europe ».

« La Chine a besoin de l’Europe, ce qui devrait donner aux Européens le genre de moyen de pression qu’ils n’ont pas réussi à utiliser par le passé », a-t-elle affirmé.

« En gardant cela à l’esprit, l’UE doit s’en tenir à sa stratégie de réduction des risques avec assurance et rester ferme sur sa position concernant le soutien que la Chine — et les entreprises chinoises — apportent à la Russie, en gardant à l’esprit également que la Chine souhaite obtenir de la stabilité — et de la croissance économique — dans ses relations avec l’Europe », a-t-elle ajouté.

D’après des personnes au fait des préparatifs du sommet, les dirigeants de l’UE devraient demander personnellement au président chinois Xi Jinping de rappeler à l’ordre 13 entités chinoises accusées de contourner les sanctions imposées à la Russie.

Selon les estimations de l’UE, jusqu’à 70 % des produits sensibles et hautement technologiques destinés à l’armée russe transitent par la Chine.

Par conséquent, Bruxelles a préparé certaines mesures, notamment des restrictions sévères à l’exportation pour une poignée d’entités chinoises envoyant des biens à double usage à la Russie, rapportait le quotidien South China Morning Post fin novembre.

Les entreprises chinoises avaient initialement été exclues du 12e paquet de sanctions de l’Union européenne, mais les noms des entreprises concernées pourraient finalement être ajoutés à la liste si Bruxelles n’obtient pas de promesses concrètes de la part de Pékin lors du sommet.

En outre, les dirigeants européens s’attendent à ce que la Chine soutienne davantage le plan de paix de l’Ukraine, ou du moins à ce qu’elle réintègre le format initié par Kiev, après avoir été absente lors du dernier cycle de négociations à Malte.

Avec ces sujets controversés à l’ordre du jour, les résultats du sommet de jeudi risquent d’être maigres, avec potentiellement comme seul résultat la tenue des discussions elles-mêmes.

Un dialogue de sourds

Selon certains diplomates européens, du côté de l’UE, la crainte est qu’il ne s’agisse à nouveau que d’un « dialogue de sourds », terme qui avait été utilisé par Josep Borrell pour qualifier le sommet de l’année dernière.

« Les relations entre Pékin et Bruxelles se sont considérablement dégradées ces dernières années, et l’approbation tacite de la Chine de la guerre en Ukraine est considérée dans de nombreuses capitales européennes, surtout en Europe centrale et de l’Est, comme un élément décisif qui façonne l’avenir des relations entre l’UE et la Chine », a confié à Euractiv Alicja Bachulska, membre du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).

« Il reste à voir à quel point Pékin prendra au sérieux les inquiétudes de l’Europe et étant donné les antécédents plutôt limités de la Chine en matière de conciliation, les attentes à l’égard du sommet devraient rester modestes », a-t-elle ajouté.

Il n’est pas encore certain que les deux parties seront en mesure de publier une déclaration commune à l’issue des discussions, ce qu’ils n’avaient pas été en mesure de faire lors des deux sommets précédents.

Selon plusieurs responsables et diplomates de l’Union qui connaissent bien le dossier, le travail diplomatique de préparation d’une déclaration reprenant les positions d’accord mutuel a été relativement long.

« Honnêtement, cela ne ferait pas grand mal s’il n’y avait pas [de déclaration commune] — nous l’ajouterions simplement à la pile de déclarations plutôt vides de sens qui ne font de toute façon qu’office de discours agréables », a plaisanté un diplomate de l’UE.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]