Les ambitions nucléaires de la Corée du Sud en Europe confrontées à des résistances

Les entreprises énergétiques sud-coréennes, qui avaient jusqu’ici fait une percée remarquée dans le secteur nucléaire d’Europe centrale, voient aujourd’hui leurs ambitions remises en question.

Réseau EURACTIV
EU as Czech Republic to postpone new units deal at Dukovany nuclear power plant
La République tchèque est loin d’être un cas isolé. KHNP et d’autres entreprises coréennes étendant leur présence dans plusieurs autres projets nucléaires européens. [EPA-EFE/MARTIN DIVISEK]

Les entreprises énergétiques sud-coréennes, qui avaient jusqu’ici fait une percée remarquée dans le secteur nucléaire d’Europe centrale, voient aujourd’hui leurs ambitions remises en question. Des litiges juridiques récents et leur retrait discret de plusieurs appels d’offres en Europe occidentale sèment le doute sur la stratégie de Séoul dans la région.

La société publique Korea Hydro & Nuclear Power (KHNP) s’est imposée en quelques années comme un acteur de premier plan dans plusieurs projets nucléaires européens. Son succès le plus notable est survenu en juillet 2024, lorsqu’elle a été sélectionnée pour construire de nouveaux réacteurs à la centrale de Dukovany, en République tchèque — un contrat se chiffrant à 16,56 milliards d’euros.

Mais cette victoire a suscité de vives réactions, notamment de la part d’EDF. L’énergéticien français, évincé de l’appel d’offres, a contesté le processus d’appel d’offres devant les tribunaux, ce qui a temporairement suspendu la signature du contrat.

En parallèle, le commissaire européen à l’Industrie, le Français Stéphane Séjourné, a demandé à Prague de geler la finalisation du contrat.

Les responsables tchèques ont fustigé ces critiques. Le ministre de l’Industrie, Lukáš Vlček, a défendu le résultat de l’appel d’offres et rejeté les préoccupations françaises, accusant Paris de protectionnisme.

« Nous pensons que l’appel d’offres était bien conçu et que nous avons une très bonne offre. J’ai plutôt l’impression qu’EDF ne veut pas de concurrent sur le marché européen », a récemment déclaré M. Vlček aux médias tchèques.

KHNP a remporté le contrat tchèque en proposant le prix le plus bas, mais EDF affirme que cela n’a été possible que grâce à des subventions du gouvernement coréen qui, selon elle, pourraient enfreindre les règles de concurrence de l’UE.

De son côté, l’entreprise sud-coréenne a indiqué mardi 27 mai à l’AFP avoir répondu à Bruxelles « pour souligner que le processus de l’appel d’offres avait été transparent » et qu’elle n’avait « reçu aucune subvention du gouvernement coréen pouvant fausser la compétition ».

Elle a également précisé dans un communiqué que si l’UE ouvrait une enquête anti-subventions et devait suspendre le contrat, elle examinerait « toutes les réponses juridiques possibles ».

L’offensive énergétique coréenne en Europe

La République tchèque est loin d’être un cas isolé. KHNP et d’autres entreprises coréennes étendant leur présence dans plusieurs autres projets nucléaires européens.

En Bulgarie, Hyundai Engineering, une autre entreprise sud-coréenne, a été sélectionnée en février 2024 pour deux nouveaux réacteurs à Kozloduy. L’entreprise française EDF n’a quant à elle pas dépassé la phase de présélection.

Hyundai devrait travailler en collaboration avec Westinghouse sur ce projet, en utilisant la technologie de l’entreprise américaine. Malgré une controverse parlementaire, le projet a avancé.

La Slovaquie prépare un appel d’offres pour une nouvelle centrale à Jaslovské Bohunice. Des discussions ont eu lieu avec les trois fournisseurs potentiels — Westinghouse, EDF et KHNP — et une décision devrait être prise en 2027. Le Premier ministre Robert Fico a salué la proposition coréenne et le potentiel de construction rapide.

KHNP est également un acteur clé du déploiement nucléaire en Pologne. En partenariat avec les services publics polonais ZE PAK et PGE, KHNP prévoit de construire deux réacteurs à Pątnów, dans le centre de la Pologne.

Bien qu’il en soit encore à ses débuts, le chantier a démarré en 2022. Ce projet est distinct de la centrale publique de Lubiatowo-Kopalino, attribuée à un consortium américain dirigé par Westinghouse et Bechtel. KHNP s’est engagé à financer jusqu’à 30 % du développement de la centrale de Pątnów.

Parallèlement, KHNP promeut activement sa technologie i-SMR dans le secteur en pleine croissance des petits réacteurs modulaires (SMR). Elle a signé des protocoles d’accord pour des études de faisabilité avec la société norvégienne Norsk Kjernekraft et la société suédoise Kärnfull Next.

Recul sur certains marchés

Malgré son expansion, KHNP semble réévaluer sa stratégie en Europe. Début 2025, elle s’est retirée du processus de sélection pour deux réacteurs à Borssele, aux Pays-Bas, laissant EDF et Westinghouse en lice. Des retraits similaires ont été observés en Slovénie et dans un projet suédois avec Vattenfall.

KHNP affirme que ces retraits s’inscrivent dans une stratégie recentrée sur les SMR et le projet tchèque. Mais les médias coréens ont émis l’hypothèse que cette décision pourrait être liée à un accord confidentiel avec Westinghouse.

La société américaine s’était opposée à l’offre tchèque de KNHP, l’accusant d’utiliser sa propriété intellectuelle liée à la technologie des réacteurs. Un accord conclu en janvier a ouvert la voie à l’accord tchèque de KHNP, mais a soulevé des questions sur une éventuelle clause de non-concurrence, ce que KHNP nie.

« Il s’agit d’une décision de la direction de donner la priorité aux SMR et au projet tchèque », a déclaré un porte-parole aux médias coréens, ajoutant que la société restait ouverte à de futures offres en Europe.

*Zuzana Gabrizova, Aleksandra Krzysztoszek et Krasen Nikolov ont contribué à la rédaction de cet article.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]