Les États membres de l’UE utilisent le bois de chauffage pour gonfler leurs statistiques sur les énergies renouvelables

L’AIE a reconnu l’existence de « faiblesses » dans la manière dont l’énergie de la biomasse est comptabilisée dans les statistiques nationales, le bois de chauffage ayant été utilisé pour gonfler les statistiques en matière d’énergies renouvelables.

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Selon Jan Rosenow, environ 30 % de l’énergie contenue dans une bûche de bois est réellement transformée en chaleur utilisable lorsqu’elle est brûlée dans un foyer, tandis que les 70 % restants sont simplement perdus. [<a href="https://www.shutterstock.com/image-photo/fireplace-bonfire-firewood-old-french-house-2107796966" target="_blank" rel="noopener">SHUTTERSTOCK/kipgodi</a>]

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a reconnu l’existence de « faiblesses » dans la manière dont l’énergie de la biomasse est comptabilisée dans les statistiques nationales, après que plusieurs États membres ont signalé une augmentation soudaine de la consommation de bois de chauffage dans le secteur résidentiel pour atteindre leurs objectifs en matière d’énergies renouvelables pour 2020.

La biomasse est souvent présentée comme une source d’énergie considérable mais négligée, la Commission européenne affirmant qu’elle est « la principale source d’énergie renouvelable dans l’UE, avec une part de près de 60 %», soit plus que l’éolien et le solaire réunis.

Pourtant, les experts s’accordent à dire que ces chiffres sont probablement gonflés à cause de la façon dont la biomasse est comptabilisée dans les statistiques de l’UE sur les énergies renouvelables, notamment lorsqu’elle est brûlée pour le chauffage.

« La pire façon de brûler de la biomasse est de le faire dans un feu ouvert », explique Jan Rosenow, directeur des programmes européens du Regulatory Assistance Project (RAP), un groupe de réflexion spécialisé dans les énergies propres.

Selon M. Rosenow, environ 30 % de l’énergie contenue dans une bûche de bois est réellement transformée en chaleur utilisable lorsqu’elle est brûlée dans un foyer, tandis que les 70 % restants sont simplement perdus et « partent dans votre cheminée ». Toutefois, cela ne se reflète pas dans les statistiques officielles de l’UE, qui considèrent que 100 % de la biomasse est brûlée de manière efficace.

Les autres technologies de chauffage renouvelables, comme les pompes à chaleur, qui fonctionnent à l’électricité, sont quant à elles évaluées selon un critère différent : la quantité de chaleur délivrée, ou énergie utile.

Selon M. Rosenow, il en résulte que le chauffage à base de biomasse semble disproportionnellement plus important dans les rapports statistiques officiels de l’UE qu’il ne l’est réellement.

« La biomasse est comptabilisée en termes d’énergie primaire, et non d’énergie utile. Si vous considérez l’énergie utile en excluant le gaspillage énergétique, elle serait probablement beaucoup moins importante », a-t-il confié à EURACTIV lors d’un entretien.

L’AIE reconnaît des « faiblesses » dans la méthodologie

La mesure de l’« énergie primaire » utilisée pour évaluer la biomasse ne se reflète pas seulement dans les statistiques de l’UE, il s’agit d’une convention internationale qui est également utilisée par la plupart des pays du monde ainsi que par les Nations unies et l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, a reconnu que l’écart statistique entre l’énergie primaire et l’énergie utile pose problème et doit être comblé.

« C’est un bon point, qui nécessite une réflexion approfondie », a confié M. Birol à EURACTIV lorsqu’il a été interrogé sur la manière dont l’énergie de la biomasse est prise en compte dans les statistiques énergétiques. « Je pense que la méthodologie actuelle a quelques faiblesses », a-t-il reconnu, affirmant que la question « mérite d’être examinée attentivement par nos gouvernements et aussi par l’industrie ».

« Mais je l’admets, il y a quelques faiblesses. »

M. Birol s’est entretenu avec EURACTIV le 30 novembre 2022 alors qu’il était en visite à Bruxelles pour promouvoir les pompes à chaleur comme une alternative énergétique propre au gaz fossile russe.

Dans un récent rapport de l’AIE, M. Birol a expliqué que les pompes à chaleur étaient « un élément indispensable de tout plan visant à réduire les émissions et l’utilisation du gaz naturel », car elles sont très efficaces, respectueuses du climat et aident les consommateurs à réduire leur consommation d’énergie.

Cependant, les conventions statistiques actuelles donnent l’impression que les pompes à chaleur et autres solutions de chauffage électrique sont insignifiantes par rapport à la biomasse, dont la contribution aux objectifs de l’UE en matière de chauffage renouvelable est, rappelons-le, calculée sur la base de l’énergie primaire.

Pire encore, cette faille statistique incite les États membres de l’UE à encourager le chauffage au bois comme source d’énergie pour atteindre leurs objectifs en matière d’énergies renouvelables, affirme M. Rosenow.

« Selon la directive sur les énergies renouvelables, plus vous brûlez de biomasse, plus vous atteignez vos objectifs », explique-t-il.

« Les États membres de l’UE qui ont une part très élevée de chaleur renouvelable sont généralement les pays qui brûlent beaucoup de biomasse. Et s’ils la brûlent de manière inefficace, c’est encore mieux car ils obtiennent plus de points. »

« Cela n’a vraiment aucun sens, mais c’est ainsi que les statistiques sont établies », a déclaré M. Rosenow.

Impact sur le réchauffement climatique

L’inclusion de la biomasse comme source de chauffage renouvelable a des implications qui vont au-delà des statistiques. En effet, selon les militants écologistes, la biomasse pourrait également contribuer de manière significative aux émissions de gaz à effet de serre (GES).

Pour atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050, l’Union européenne s’est fixé pour objectif d’accroître le stockage de CO2 dans des puits de carbone naturels tels que les forêts ou encore les sols, qui retiennent le dioxyde de carbone de l’atmosphère et contribuent à atténuer le réchauffement de la planète.

Mais selon de récentes études, le rôle de puits de carbone des forêts de l’Union européenne disparaît rapidement, notamment à cause de la coupe et de la récolte du bois pour la biomasse.

« Il existe un lien évident entre la récolte de la biomasse et la disparition de puits de carbone dans certains États membres », selon Partnership for Policy Integrity (PFPI), une organisation américaine à but non lucratif, qui a publié son étude en novembre dernier.

La consommation d’énergie de la biomasse a plus que doublé dans l’UE depuis 1990, et les chercheurs ont remarqué que la plus forte hausse a eu lieu à partir de 2002, lorsque l’UE a publié sa première directive incluant la biomasse dans les énergies renouvelables.

Pour les auteurs de l’étude, les politiques de l’UE en matière de biomasse doivent être modifiées de toute urgence afin d’arrêter la disparition des puits de carbone que représentent les forêts européennes et de contenir le réchauffement de la planète.

« Pour parvenir à la stabilité climatique, il faudra stocker une quantité beaucoup plus importante de carbone dans les forêts, ce qui sera impossible si la récolte de biomasse n’est pas considérablement réduite », indique le rapport.

Augmentation soudaine du chauffage au bois dans les ménages

Plusieurs gouvernements du bloc ont déjà tiré parti de cette faille statistique.

Au tournant de la dernière décennie, plusieurs États membres ont fait état d’une augmentation soudaine du chauffage au bois résidentiel, leur permettant ainsi d’atteindre leurs objectifs en matière d’énergies renouvelables pour 2020. Pour rappel, ces objectifs sont fixés au niveau de l’UE.

Cela a notamment été le cas en Hongrie, qui a révisé sa méthodologie d’évaluation de l’utilisation du bois dans le secteur résidentiel en 2015 et l’a appliquée rétroactivement à partir de 2010.

« Le résultat a été une augmentation de 250 % du jour au lendemain de la consommation de bois dans le secteur résidentiel, ce qui a ensuite permis à la Hongrie de prétendre avoir dépassé son objectif en matière d’énergies renouvelables fixé par l’UE à cette période », indique un rapport de 2020. Ce rapport avait été rédigé par Mary S. Booth, fondatrice de la PFPI, et le chercheur Ben Mitchell.

En outre, il est surprenant de constater que même le bois non brûlé est comptabilisé dans les statistiques de l’UE en tant qu’énergie renouvelable, selon le rapport du PFPI.

La Hongrie n’est toutefois pas le seul pays de l’UE à avoir utilisé cette faille statistique.

En Slovaquie par exemple, la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique est soudainement passée de 11,9 % à 16,9 % en 2019 après une enquête auprès des ménages estimant leur consommation de biomasse pour le chauffage et la climatisation.

En Pologne, les médias ont rapporté un changement similaire de méthodologie révélant une utilisation beaucoup plus importante du bois dans les chaudières domestiques, les cheminées et les cuisines, précise le rapport du PFPI.

La chercheuse Mme Booth estime qu’il est déjà suffisamment grave que le bois de chauffage résidentiel non brûlé soit pris en compte dans les objectifs de l’UE en matière d’énergies renouvelables. «Mais un scandale potentiellement encore plus grave réside dans le fait que plusieurs pays ont révisé leurs estimations de la quantité de bois brûlé pour le chauffage résidentiel, leur permettant ainsi d’atteindre soudainement leurs objectifs en matière d’énergies renouvelables », a-t-elle expliqué à EURACTIV par courriel.

Par conséquent, la combustion de la biomasse solide représentait environ 40 % de l’énergie comptabilisée dans le cadre de l’objectif de l’UE en matière d’énergies renouvelables en 2020, selon le rapport du PFPI.

Bruxelles refuse tout commentaire

Interrogée par EURACTIV concernant ce problème au niveau des statistiques concernant la biomasse, la Commission européenne, qui supervise la collecte de données auprès des États membres via son agence Eurostat, a refusé tout commentaire.

Une source de l’UE au fait de la question a toutefois confié à EURACTIV qu’il serait trop contraignant de recalculer les données déjà publiées. « Les données relatives à l’énergie utile ne sont pas collectées en tant que statistiques européennes, car cela imposerait une charge excessive au système de déclaration des statistiques énergétiques », a expliqué la source, qui a accepté de s’exprimer sous couvert d’anonymat.

Par ailleurs, la biomasse n’est pas la seule source d’énergie dont la contribution statistique est calculée sur la base de l’utilisation de l’énergie primaire, a indiqué la source. Selon elle, « la même méthodologie » est utilisée pour « tous les combustibles » dans les conventions statistiques.

« Les biocarburants solides (biomasse) sont traités exactement de la même manière que le gaz naturel et le fioul domestique, par exemple », a précisé la source.

Jan Rosenow estime que les réticences au changement sont également dues à la résistance des pays nordiques et de l’Autriche, qui sont parvenus à une part élevée d’énergie renouvelable grâce à la biomasse.

Un changement de méthodologie « les ferait paraître beaucoup moins performants », a-t-il déclaré. « Et cela constitue une pierre d’achoppement importante dans cette discussion. »

L’industrie de la bioénergie, pour sa part, a rejeté les arguments selon lesquels la biomasse se voit accorder une importance disproportionnée dans les statistiques de l’UE en raison de la méthodologie de calcul.

« En effet, l’utilisation de l’extrant énergétique au lieu de l’intrant énergétique [dans les statistiques] serait erronée et trompeuse en termes de données, compte tenu de la polyvalence et de la diversité des appareils alimentés par la biomasse », a déclaré l’association professionnelle Bioenergy Europe.

Selon Bioenergy Europe, les données relatives à l’utilisation de la biomasse par les ménages « sont probablement sous-estimées » en raison de la biomasse récoltée sur des propriétés privées qui n’est pas vendue sur le marché.

« Toutes les solutions d’énergie renouvelable sont nécessaires, et nos efforts doivent se concentrer sur l’augmentation de la part des énergies renouvelables et la fin de notre dépendance aux combustibles fossiles non durables », a confié l’association à EURACTIV par courriel.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]