Les objectifs de l'ONU risquent de se transformer en lettre au Père Noël
ÉDITION SPÉCIALE / Un ancien fonctionnaire des Nations unies craint qu'un manque de leadership fort au sein de l'organisation ne remette en cause les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD).
ÉDITION SPÉCIALE / Un ancien fonctionnaire des Nations unies craint qu'un manque de leadership fort au sein de l'organisation ne remette en cause les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD).
Jan Vandemoortele, ancien fonctionnaire de l'ONU, estime que les États membres de l'ONU « se préoccupent déjà» des discussions sur le cadre réglementaire qui remplacera les OMD dans 15 mois. Les négociations commenceront le 23 septembre à New York.
« Je crains que la liste [des objectifs pour l'après 2015] ne devienne excessivement politisée. Les États membres insistent de plus en plus pour la limiter à un processus de négociation intergouvernemental. Ils commencent même à estimer que la société civile devrait moins y participer ! », indique-t-il. « Il faut absolument qu'un leadership plus solide se mette en place. »
Des choix difficiles ont dû être tranchés, mais « dans un processus intergouvernemental, ces décisions risquent de ne pas être prises. Au final nous aurons un programme acceptable à l'échelle internationale, mais dénué de sens », ajoute-t-il.
M. Vandemoortele a participé à la rédaction des huit OMD actuels, des 18 cibles et des 40 indicateurs. Un outil qui permet de diffuser les objectifs de l'ONU définis lors du sommet du millénaire en septembre 2000. Les OMD portent notamment sur l'éradication de l'extrême pauvreté et l'éducation primaire pour tous.
Les tendances mondiales du développement humain ont été mesurées pendant 25 ans, de 1965 à 1990, avant d'être appliquées au niveau de vie entre 1990 et 2015.
Les OMD n'avaient pas pour objectif d'accélérer le taux de progression du développement humain, mais de le maintenir.
« Si l'on ajoute encore autre chose à cette liste, nous parviendrons à un programme interminable, et peu ciblé », affirme M. Vandemoortele. « Cela va dégénérer en une lettre au Père Noel, qui perdra en influence. Si elle n'est pas claire, concise et mesurable, tout le monde la négligera demain. »
Le groupe de personnalités de haut niveau de l'ONU a récemment rédigé un rapport contenant 12 exemples de nouveaux objectifs potentiels, en laissant de côté la question la plus fondamentale : pourquoi une nouvelle série d'objectifs est-elle nécessaire ?
Un autre rapport sur la table
« Ils [les personnalités] n’ont fait que déposer un autre rapport sur la table. Qui ne sera évidemment pas un moteur du leadership nécessaire », indique M. Vandemoortele tout en souscrivant aux grandes lignes du rapport.
Le groupe appelle à cinq « grandes réorientations » dans le cadre réglementaire pour l'après 2015 :
- ne laisser personne de côté lors du passage de la réduction à l’éradication de l’extrême pauvreté
- placer le développement durable au cœur des débats
- transformer les économies pour créer des emplois et favoriser un mode de croissance inclusif, en faisant participer le secteur privé
- construire la paix et créer des institutions efficaces grâce à la démocratie et à la bonne gouvernance
- créer un nouveau partenariat mondial centré sur les personnes
Le premier ministre britannique, David Cameron, et le commissaire européen en charge du développement, Andris Piebalgs, sont membres de ce groupe. Les membres de ce comité mettent tous l'accent sur la question des inégalités croissantes.
Les personnes les plus pauvres du monde (1,2 milliard) représentent seulement 1 % de la consommation mondiale. Les plus riches en constituent 72 %. Ces déséquilibres présentent un obstacle structurel au développement humain et s'étendent au-delà des pays en développement.
Classement mondial des inégalités
Selon des données de 2007, les six héritiers américains de l’empire WalMart sont plus riches que les 30 % les plus pauvres de la société américaine. Joseph Stiglitz, prix Nobel de l'économie, a cité en 2012 Warren Buffet, le magnat américain des affaires : « Une lutte de classes est en cours depuis les 20 dernières années, et c'est ma classe qui l'emporte. »
Des critiques appartenant à la société civile remettent en cause l’influence de l'ONU sur le problème.
M. Vandemoortele a proposé l'introduction d'un classement mondial des inégalités comme pièce maîtresse des efforts d'éradication de la pauvreté après 2015.
« Les Nations unies ne peuvent évidemment pas influencer [les politiques des gouvernements nationaux], mais nous pouvons établir des classements et d'autres éléments pour mettre en évidence le problème. Alors les décideurs politiques nationaux commenceront peut-être à travailler dessus. Si vous regardez les progrès réalisés en Chine et au Vietnam [vers les OMD], c'est incroyable. Mais si vous tenez compte de l’égalité, c'est beaucoup moins impressionnant. »
L'ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan a récemment appelé à une réforme fiscale mondiale. M. Vandemoortele précise toutefois que la fiscalité redistributive est une mesure normative qui ne relève pas de l'attribution des OMD.
Il fait peu de cas des arguments de l'UE selon lesquels le sommet à New York devrait, pour être une réussite, attirer l'attention des médias.
« L'intérêt du public est là, il n'y a pas de doutes. Nous avons dorénavant besoin d'un leadership fort. La question de savoir quels États membres permettraient à quiconque de prendre le leadership de ce processus n’est pas encore résolue », conclut-il.