Les syndicats exigent que l’UE intègre les droits des travailleurs dans sa politique industrielle
Les principales organisations syndicales européennes ont lancé un appel « urgent » à destination des législateurs de l’UE pour qu’ils soumettent l’octroi de fonds publics aux entreprises industrielles à des conditions en matière de protection des droits des travailleurs.
Les principales organisations syndicales européennes ont lancé un appel « urgent » à destination des législateurs de l’UE pour qu’ils soumettent l’octroi de fonds publics aux entreprises industrielles à des conditions en matière de protection des droits des travailleurs dans le cadre de la stratégie industrielle du bloc.
Dans une lettre adressée au Conseil « Compétitivité » de l’UE — qui tient une réunion informelle à Genk jeudi et vendredi (8 et 9 février) — la Confédération européenne des syndicats (CES) et industriALL Europe ont appelé les ministres européens à s’assurer que les entreprises recevant des financements des gouvernements respectent les droits de négociation des employés et évitent une nouvelle « détérioration » des conditions de travail des Européens.
La lettre, consultée par Euractiv, critique également le Conseil pour avoir omis de mentionner dans son agenda la pénurie de compétences à laquelle est confrontée une grande partie de l’industrie dans l’UE.
« Lorsque nous donnons de grandes sommes provenant des contribuables à l’industrie privée, nous devrions nous assurer qu’ils créent des emplois de qualité qui rendent cet investissement collectif utile », peut-on lire dans la lettre.
Leur demande intervient dans un contexte d’inquiétude croissante concernant la compétitivité de l’économie de l’UE, avec une croissance globale du PIB stagnante et une production industrielle en forte baisse.
Elle intervient également à un moment où la situation devient de plus en plus compliquée sur le plan économique pour travailleurs européens. Dans une étude récente, la Commission européenne a noté que le « taux de détresse financière et de privation matérielle et sociale des salariés a considérablement augmenté » depuis la fin 2021.
« Un élément fondamental »
L’appel lancé aux dirigeants de l’UE pour qu’ils imposent, dans le cadre de la stratégie industrielle du bloc, des « conditionnalités sociales » aux entreprises souhaitant recevoir des fonds publics a été soutenu par plusieurs experts indépendants.
« Oui, les fonds publics alloués pour soutenir l’industrie européenne devraient être assortis de solides conditionnalités sociales », a déclaré Laura Rayner, analyste politique senior du programme « Europe sociale et bien-être » au sein du European Policy Centre (EPC).
« Ces conditions devraient englober divers aspects des relations industrielles et d’emploi, garantissant que les entreprises bénéficiaires respectent le droit du travail, les négociations collectives et offrent des salaires décents, des conditions de travail adéquates et une formation de qualité qui permet d’accéder à des qualifications », a-t-elle ajouté. « Il ne s’agit pas d’un avantage, mais d’un élément fondamental. »
La Confédération européenne des syndicats et d’industriALL appellent également que l’UE à s’attaquer à la pénurie de compétences dans l’Union en conditionnant les financements publics à l’offre de formations et d’autres mesures d’amélioration des compétences — comme le fait l’initiative industrielle phare des États-Unis, la loi sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act, IRA) — a également été soutenu par Philipp Lausberg, expert en concurrence à l’EPC.
« Je pense que la pénurie de compétences est l’un des principaux problèmes auxquels l’économie européenne est confrontée, ce qui pose de sérieux défis en termes de compétitivité », a-t-il déclaré. « Et je pense que [l’investissement dans les programmes de formation] est un investissement à long terme qui profitera également aux entreprises et à leur compétitivité. »
L’avis des chefs d’entreprises
La nécessité pour les dirigeants de l’UE de remédier à la grave pénurie de main-d’œuvre qualifiée a également été soulignée à plusieurs reprises par les entreprises européennes elles-mêmes.
« Je crois vraiment que si nous voulons faire face à la situation démographique et maintenir l’activité industrielle [de l’UE], nous devons adopter une approche très inclusive du marché du travail et nous assurer que nous avons les bonnes stratégies pour exploiter tout le potentiel qui s’y trouve », a déclaré Tom Paemeleire, le PDG de Kebony, un producteur de bois basé en Norvège, lors d’un récent évènement à Bruxelles.
Toutefois, contrairement aux syndicats, les associations d’entreprises ont exprimé un soutien plus prudent au renforcement des droits de négociation collective.
Dans une prise de position commune publiée en octobre 2023, BusinessEurope, une association qui représente des entreprises européennes, et d’autres grands groupes d’employeurs ont souligné l’importance « cruciale » de préserver le droit à la négociation collective dans les secteurs public et privé.
Toutefois, les associations patronales mettent également en garde les « partenaires sociaux » pour qu’ils « s’engagent de manière responsable dans les négociations collectives sur les salaires et veillent à ce que les augmentations temporaires ne donnent pas lieu à une spirale prix-salaires ».
Elles avertissent également que « toute augmentation de salaire non justifiée pour des groupes spécifiques de travailleurs […] fausse[rait] la structure des salaires au niveau de l’entreprise ».
Pas de solution rapide ?
Confirmant la nécessité d’inverser le déclin industriel de l’Europe, le Conseil Compétitivité se réunissait au moment même où l’Association européenne de l’acier (EUROFER) annonçait que les « sombres perspectives économiques » de l’Europe avaient contribué à une forte baisse de la consommation d’acier au cours de l’année écoulée.
« L’industrie européenne de l’acier ne voit pas encore la lumière au bout du tunnel », a déclaré Axel Eggert, directeur général d’EUROFER, ajoutant que l’industrie de l’acier « manque toujours de solutions pour les prix élevés de l’énergie ».
Philipp Lausberg, l’expert en concurrence de l’EPC, a convenu qu’une solution à la crise énergétique européenne — qui a été déclenchée par l’invasion russe en Ukraine lancée en février 2022 — n’a pas encore été trouvée.
Il a également noté que la seule solution plausible à court terme au problème est « des subventions massives », qui pourraient potentiellement exacerber le malaise fiscal de l’Europe.
« Je ne pense pas qu’il y ait de solution rapide à ce problème, à moins de vouloir subventionner massivement », a-t-il ajouté. Une option qui « pose évidemment la question de la viabilité budgétaire », puisqu’on ne ferait « que déplacer le problème des entreprises vers l’État », conclut-il.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]