L’Italie se veut un trait d’union entre l’Europe et l’Asie centrale
La Première ministre italienne cherche à tirer parti des liens économiques étroits qui unissent l’Italie à l’Asie centrale pour renforcer la présence européenne dans cette région stratégique, enclavée entre la Chine et la Russie.
La Première ministre italienne Giorgia Meloni cherche à tirer parti des liens économiques étroits qui unissent l’Italie à l’Asie centrale pour renforcer la présence européenne dans cette région stratégique, enclavée entre la Chine et la Russie.
Giorgia Meloni semble aspirer au statut de « bâtisseuse de ponts » de l’Europe. Elle s’est déjà illustrée en tentant de rapprocher l’UE et le président américain Donald Trump dans une période de vives tensions commerciales, et porte actuellement le projet de relier la Sicile à l’Italie continentale via un pont sur le détroit de Messine.
Aujourd’hui, elle s’intéresse à l’Asie centrale et compte bien devenir l’intermédiaire de l’UE dans la région.
Lors d’une visite de deux jours en Ouzbékistan et au Kazakhstan, Giorgia Meloni a scellé des accords commerciaux et de coopération pour un montant total de plus de 7 milliards d’euros — dont 4 milliards avec le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev.
Le voyage s’est conclu vendredi 30 mai par le sommet « Italie-Asie centrale » dans la capitale kazakhe, Astana, où Giorgia Meloni a rencontré les dirigeants des cinq républiques d’Asie centrale.
Cette visite positionne l’Italie comme un intermédiaire clé pour la défense des intérêts de l’UE dans la région, en favorisant la coopération dans les domaines de l’énergie, des matières premières, des infrastructures et de la diplomatie.
Elle s’inscrit aussi dans la stratégie plus large de Bruxelles, qui cherche à renforcer ses partenariats avec l’Asie centrale pour diversifier ses approvisionnements en terres rares et en ressources critiques, abondantes dans cette région.
L’énergie au cœur des discussions
L’Italie est le troisième partenaire commercial du Kazakhstan, derrière la Chine et la Russie. Et le secteur énergétique constitue le cœur de cette relation.
Sur les 20 milliards d’euros d’échanges annuels entre les deux pays, 18 milliards provenaient du pétrole et des produits dérivés pour la seule année 2024, indique Davide Cancarini, chercheur indépendant spécialisé dans l’Asie centrale basé à Milan.
Le géant italien de l’énergie Eni est présent dans deux des plus grands gisements du Kazakhstan, Karachaganak et Kashagan. En 2022, il a importé près de 28 % du pétrole du pays, dont la majeure partie a été transportée via Trieste vers l’Allemagne et l’Autriche.
Malgré les discours sur une éventuelle diversification, le pétrole et le gaz dominent toujours les échanges. Le 28 mai, des contrats pétrochimiques d’une valeur de 180 millions d’euros ont été signés entre le fonds souverain kazakh Samruk Kazyna et les entreprises italiennes Maire et Ansaldo Energia.
« Lorsque nous sommes arrivés au Kazakhstan, l’activité principale était le pétrole et le gaz », a expliqué le directeur de l’association commerciale Italie-Kazakhstan, Marco Benetta. « Mais aujourd’hui, l’agriculture, le tourisme et la transformation des ressources suscitent un intérêt croissant. »
Avant d’arriver à Astana, Giorgia Meloni a signé à Samarcande, en Ouzbékistan, des accords estimés à 3 milliards d’euros dans des domaines tels que les matières premières, les communications, la science, l’innovation et la sécurité. Elle était accompagnée de dirigeants d’Ansaldo Energia, Simest et Danieli, qui l’ont ensuite suivie au Kazakhstan.
Eni est également l’une des rares entreprises occidentales à opérer au Turkménistan, où elle a investi plus de 2 milliards de dollars depuis 2008.
En phase avec les ambitions de l’UE
Le voyage de Giorgia Meloni n’est pas passé inaperçu dans l’UE, Bruxelles espérant tirer parti de la présence de longue date de Rome dans la région pour promouvoir les intérêts européens.
« L’objectif de [Giorgia] Meloni est avant tout de renforcer les liens déjà solides entre l’Italie et les pays d’Asie centrale, mais sa visite servira également à promouvoir des intérêts stratégiques européens plus larges, malgré l’absence de mandat spécifique », avait par ailleurs confié à Euractiv une source proche du gouvernement italien.
Rome joue un rôle de pionnier dans la région. « L’Italie a en fait été le premier pays européen à organiser un dialogue dans le format “1+5” en 2019, lorsque le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Luigi Di Maio, a réuni ses cinq homologues d’Asie centrale à Rome », rappelle Eleonora Tafuro Ambrosetti, chercheuse au think tank ISPI basé à Milan.
La visite de Giorgia Meloni s’inscrit dans cette continuité, mais marque une étape supplémentaire.
« Rome souhaite faire passer les relations à un niveau supérieur en impliquant directement Giorgia Meloni dans la diplomatie en Asie centrale, afin de développer ses liens dans la région sans être contrainte par l’UE », souligne Davide Cancarini.
Mais au-delà de cette initiative nationale, l’objectif reste partagé avec Bruxelles : réduire l’influence stratégique et géographique de la Russie en trouvant des voies alternatives via l’Asie centrale, poursuit-il.
Corridor du milieu
L’un des principaux objectifs de l’Europe dans la région est d’accélérer le développement de la route commerciale internationale transcaspienne (TITR), également appelée « corridor du milieu ». Cette route relie la Chine et l’Europe via l’Asie centrale et la mer Caspienne, en contournant entièrement la Russie.
En avril, l’UE a alloué 3 milliards d’euros au développement de ce corridor. L’Italie a ouvertement soutenu le projet, Giorgia Meloni expliquant à son arrivée à Astana qu’il s’agit « probablement du défi le plus prometteur et le plus fascinant de tous ».
« C’est un projet très attractif pour Rome, qui considère le corridor du milieu comme une route alternative plus sûre et plus rapide que la Russie, et qui souhaite vraiment saisir cette opportunité pour ses entreprises », a noté Eleonora Tafuro Ambrosetti.
Plus tôt, l’Italie avait signé un protocole d’accord avec la Chine dans le cadre de l’initiative des Nouvelles routes de la Soie (Belt and Road) lancée en 2011. De nombreux observateurs considéraient sa politique en Asie centrale comme liée à l’accès au marché chinois. Mais depuis le retrait officiel de Rome de l’initiative chinoise en 2023, son engagement en Asie centrale n’a fait que s’intensifier, notamment pour inclure le domaine militaire.
En mars, le ministre kazakh de la Défense, Ruslan Jaqsylyqov, s’est rendu en Italie, à la suite du voyage du ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, en Ouzbékistan en 2022, au cours duquel il avait rencontré le président Chavkat Mirzioïev.
Parallèlement, le Turkménistan achète des armes à l’Italie depuis 2008. L’ancien président turkmène Gurbanguly Berdimuhamedowa également tenu des réunions avec l’entreprise italienne de défense Leonardo.
Alessia Peretti a contribué à la rédaction de cet article.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]