Ukraine : l'UE divisée sur la conduite d'éventuelles négociations avec Moscou
La décision d'António Costa d'établir un canal de communication secret avec le Kremlin suscite certaines critiques
La première journée du sommet européen devait être consacrée à la Chine et à la célébration de la candidature de l’Ukraine à l’adhésion. Mais le dîner au cours duquel les dirigeants devaient mettre au point une stratégie tant attendue pour faire face à la domination croissante de Pékin dans l’économie mondiale a été retardé jusqu’à près de 23 heures par des querelles au sujet de la guerre menée par la Russie en Ukraine.
Les 27 États membres de l’UE ont accueilli chaleureusement Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, pour célébrer l’ouverture officielle des négociations d’adhésion à l’UE. L’ambiance a changé lorsqu’il a quitté la salle et la discussion s’est rapidement orientée vers la question épineuse des relations avec le Kremlin – qui ne montre aucune volonté de négocier la paix.
Les dirigeants de l’UE se sont affrontés sur la question de savoir qui, ou quelle coalition de pays, devrait mener d’éventuelles négociations avec la Russie à l’avenir.
Emmanuel Macron, le président français, a plaidé en faveur de la participation du Royaume-Uni et a déclaré qu’il s’agissait pour l’Europe de prendre les devants, plutôt que pour l’UE seule.
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, s’est pour sa part prononcé en faveur d’une action dans le cadre du groupe diplomatique « E3 » réunissant la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ou du « format Normandie », plus restreint, associant Berlin et Paris.
Le Polonais Donald Tusk souhaitait toutefois qu’un groupe de pays plus large que l’E3, dont il n’est pas membre, mène les négociations.
Le « format Normandie » est également entaché par le rôle qu’il a joué dans la négociation des accords de Minsk avec la Russie en 2015, après l’annexion de la Crimée ukrainienne par Moscou.
Giorgia Meloni, la Première ministre italienne, qui n’est pas non plus une adepte du club de l’E3, a poussé les dirigeants européens à nommer un envoyé unique de l’UE pour ouvrir un dialogue avec Moscou.
Alors que les discussions sur l’Ukraine s’éternisaient au-delà du temps imparti, Mme Meloni a fait valoir qu’une voix européenne unifiée, choisie par l’ensemble des 27 États membres, renforcerait la position de l’Union dans les négociations à venir, ont déclaré deux diplomates de l’UE à Euractiv.
S’adressant mercredi aux médias italiens, la Première ministre italienne avait déclaré que le profil idéal pour être médiateur de l’UE serait celui d’une personne « issue d’un pays de taille moyenne ou petite ».
Un autre Premier ministre a, lui, déclaré à ses collaborateurs que cette discussion était « insensée », car rien n’indique que Poutine soit disposé à s’ouvrir à des négociations pour mettre fin à la guerre.
La ligne directe de Lourtie
L’initiative d’António Costa, président du Conseil européen, visant à mettre en place une ligne directe avec le Kremlin afin d’être prêt pour de futures négociations a divisé l’assemblée, suscitant à la fois des critiques et des soutiens parmi les dirigeants, ont indiqué de hauts diplomates.
M. Costa a chargé Pedro Lourtie, diplomate portugais chevronné et chef de son cabinet, de mener deux entretiens téléphoniques avec des diplomates russes.
Plusieurs responsables de l’UE ont indiqué que cette initiative faisait suite à la pression exercée par Zelensky lors d’un sommet en avril, afin que l’UE endosse le rôle de médiateur laissé vacant par les Américains, accaparés par la guerre en Iran.
Certains y ont vu une tentative de Costa de se positionner pour ce rôle.
Les pays baltes, le Danemark et d’autres pays nordiques ont été les plus critiques à l’égard de cette initiative, que M. Costa n’avait pas coordonnée au préalable avec un large éventail de pays.
La France et l’Italie appellent toutes deux l’Europe à dialoguer avec le Kremlin depuis la fin de l’année dernière. Les efforts de Macron ont été rapidement rejetés par la Russie.
En mai, M. Costa a estimé que des pourparlers avec Moscou étaient prématurés, affirmant que l’UE ne s’entretiendrait avec Vladimir Poutine qu’au « moment opportun ».
Un moment de bonne humeur s’est en revanche produit à 2 heures du matin, lorsque Costa est passé devant Bart De Wever, le Premier ministre belge, alors que celui-ci s’adressait aux journalistes.
« Je parlais justement de toi, António, en ne tarissant pas d’éloges ! Je disais que tu es le seul à pouvoir nous représenter et que nous t’enverrons à Moscou dès que possible ! », a plaisanté le Belge.
« Parce que tu ne m’aimes pas à Bruxelles », lui a rétorqué Costa avec humour.
Elisa Braun et Thomas Moller-Nielsen ont contribué à cet article.