Matières premières critiques : l’UE veut proposer une alternative au modèle chinois
La Commission européenne cherche à établir des « partenariats gagnant-gagnant » avec les pays producteurs de matières premières afin de développer de nouveaux projets miniers à travers le monde et de réduire la dépendance de l’UE vis-à-vis de la Chine.
La Commission européenne cherche à établir des « partenariats gagnant-gagnant » avec les pays producteurs de matières premières afin de développer de nouveaux projets miniers à travers le monde et de réduire la dépendance de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine.
Le commerce est « une partie de la solution » à l’augmentation de la demande de matières premières critiques telles que le cobalt, le lithium et les terres rares, qui sont nécessaires à la transition écologique, a déclaré Leopoldo Rubinacci, directeur général adjoint de la direction générale du commerce de la Commission européenne.
Bien que nécessaires, les efforts de l’UE pour accroître l’exploitation minière au niveau des États membres « ne seront jamais suffisants » pour répondre à la totalité de la demande émanant de l’Europe, a-t-il expliqué lors d’un évènement organisé le 24 mai à Bruxelles par la Fondation Friedrich Ebert, un groupe de réflexion affilié au Parti social-démocrate allemand (SPD).
« Nous ne serons jamais autosuffisants », a reconnu M. Rubinacci. Et d’ajouter que l’UE aurait tort de fermer son marché pour protéger son industrie minière nationale. « Au contraire, nous devons absolument continuer à être ouverts », a-t-il déclaré lors de l’événement.
Dans le même temps, l’Europe ne peut pas être naïve et doit également « agir de manière décisive contre toute tentative de restreindre le commerce » des matières premières essentielles, a ajouté le fonctionnaire européen, faisant référence à un récent document de l’OCDE selon lequel les droits à l’exportation ont augmenté « de manière exponentielle » au cours des dernières années.
Publié en avril, le document de l’OCDE cite la Chine, l’Inde, l’Argentine, la Russie, le Viêt Nam et le Kazakhstan comme les six pays au monde ayant pris le plus de nouvelles restrictions à l’exportation de matières premières essentielles au cours de la période 2009-2020.
« Cela constitue une menace fondamentale pour nous », a affirmé M. Rubinacci.
L’UE a remporté un premier procès contre la Chine concernant les matières premières à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2012 et a lancé un second procès la même année — aux côtés des États-Unis et du Japon — en réaction aux restrictions à l’exportation de métaux des terres rares imposées par Pékin.
M. Rubinacci a toutefois rejeté les accusations selon lesquelles l’Union européenne chercherait à opérer un découplage vis-à-vis de la Chine.
« Nous n’avons jamais dit que le découplage était une bonne idée », a indiqué le fonctionnaire. Au contraire, l’UE « parle de réduction des risques, pas de découplage », a-t-il ajouté en référence à un discours prononcé en mars par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a clarifié la position de l’UE à l’égard de la Chine.
« Le découplage serait une erreur », a-t-il ajouté.
Une alternative à la Chine
L’Europe s’est de plus en plus inquiétée de voir la Chine renforcer sa mainmise sur les chaînes de valeur mondiales des matières premières et sur les technologies vertes associées, telles que les panneaux solaires.
Au cours des dernières décennies, Pékin a développé son industrie minière nationale, mais a également acquis des mines en Afrique afin de consolider sa position concernant des matières premières telles que le cobalt et le cuivre.
Mais la Chine a également subi des revers en raison d’accusations de travail d’enfants dans l’exploitation du cobalt, du lithium et d’autres minéraux de terres rares en République démocratique du Congo.
En outre, l’année dernière, un tribunal a suspendu le propriétaire chinois de l’une des plus grandes mines de cuivre et de cobalt au monde dans le cadre d’un litige portant sur des milliards de redevances impayées, à la suite d’informations faisant état d’une dégradation de la sécurité des travailleurs et de tentatives de corruption de la part des propriétaires chinois pour dissimuler des incidents.
Selon Leopoldo Rubinacci, l’UE cherche à promouvoir un modèle alternatif pour les pays africains et les autres producteurs de matières premières, qui rendrait les investisseurs européens plus attrayants que Pékin.
Cette approche a été définie dans la règlementation européenne sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act), présentée en mars, qui vise à établir un « partenariat gagnant-gagnant » avec les pays riches en ressources qui soit bénéfique pour les deux parties.
Il s’agit notamment de sélectionner des « projets stratégiques » d’extraction, de raffinage ou de recyclage des matières premières en Europe et dans les pays étrangers, qui bénéficieront de procédures d’autorisation simplifiées et d’un financement public plus aisé, conformément aux règles de l’UE en matière d’aides d’État.
« Nous devons proposer quelque chose de nouveau — un nouveau partenariat qui ne consiste pas seulement à chercher à avoir accès aux matériaux, à les extraire et à partir », a expliqué M. Rubinacci, précisant que l’UE cherchait à s’assurer qu’il y ait une « valeur ajoutée locale » à l’activité minière pour les pays hôtes.
Par exemple, la Commission européenne travaille sur un nouveau partenariat stratégique avec le Chili pour des matières premières telles que le cuivre et le lithium, qui figurent tous deux sur la liste des matières premières critiques de l’UE.
M. Rubinacci a précisé que ces accords ajoutent de la sécurité juridique, de la transparence et de la force exécutoire aux contrats dans le domaine de l’extraction, du raffinage et du traitement des matières premières, qui est « extrêmement risqué », avec des besoins en « capitaux énormes » et de longs délais entre la création et la mise sur le marché.
Claude Chanson, directeur général de Recharge, l’association européenne des fabricants de batteries, a déclaré que l’industrie se félicitait de l’accent mis par la Commission sur les partenariats apportant une valeur ajoutée aux pays hôtes.
« Nous visons à générer une nouvelle dimension de la concurrence, qui est une dimension de durabilité », a-t-il déclaré, faisant référence à la règlementation européenne sur les batteries, qui impose des normes de durabilité et de transparence pour les batteries, y compris l’origine des matières premières utilisées dans le processus de fabrication.
L’industrie espère que ces normes deviendront mondiales afin que les fabricants européens puissent rivaliser sur un pied d’égalité. Et la dimension de durabilité pourrait être un moyen de rendre les fabricants européens plus compétitifs, a-t-il ajouté.
« Greenwashing colonial »
Cependant, de nombreuses questions se posent quant à la manière dont ces nouveaux partenariats et normes seront mis en œuvre.
Diego Marin, militant écologiste au Bureau européen de l’environnement (BEE), a salué la règlementation européenne sur les matières premières critiques pour son approche globale des nouveaux projets miniers, qui comprend une dimension de développement impliquant les pays du Sud.
Toutefois, il a également qualifié l’approche de l’UE de « greenwashing colonial », car elle ne résout pas la question plus fondamentale de la dette souveraine des pays du Sud, qui est détenue par des banques européennes et américaines.
« Ces pays sont obligés de vendre leurs matières premières à bas prix parce qu’ils doivent assurer le service de cette dette extérieure », a expliqué M. Marin, qui critique le rôle des organismes de crédit à l’exportation qui alimentent l’endettement des pays pauvres.
« Il y a un manque de transparence sur la manière dont nous allons financer ces projets », a indiqué M. Marin, qui s’interroge sur les avantages que les nouveaux projets miniers apporteront réellement aux pays du Sud. « Est-il même dans leur intérêt de fournir ces matériaux au marché européen ? », s’est-il interrogé.
M. Chanson a reconnu les problèmes liés à la pauvreté et au travail des enfants dans la chaîne d’approvisionnement en cobalt, mais a déclaré que les nouvelles exigences en matière de transparence et de traçabilité pour les batteries en Europe « élimineront à un moment donné ce type d’activité ».
Le défi pour l’Europe, selon lui, sera d’appliquer ces normes aux produits importés et pas seulement à sa propre production. « Nous craignons que les contrôles douaniers ne soient pas en mesure de vérifier l’origine des matières premières », a-t-il conclu.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]