Motion de censure : nouveau coup de canif dans l'influence française à Bruxelles
La chute du gouvernement de Michel Barnier, mercredi 4 décembre en fin de journée, a plongé la France dans un nouveau cycle d’instabilité politique et économique, affaiblissant encore la voix de Paris dans les cercles de l’Union européenne (UE).
La chute du gouvernement Barnier mercredi 4 décembre plonge la France dans une période d’instabilité politique et économique, et affaiblit encore plus qu’avant l’influence de Paris à Bruxelles.
Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement « Barnier I » a chuté à la suite d’une motion de censure qui a vu les partis de gauche et le Rassemblement national (RN) réunir 331 voix – soit 43 de plus que la nécessaire majorité absolue de 288 sièges.
La suite est un « terrain inconnu », affirmait lundi celui qui était encore Premier ministre, Michel Barnier.
Mais il est déjà certain que les répercussions vont se faire sentir au-delà des frontières nationales, et portent un nouveau coup dur à la crédibilité et l’influence d’Emmanuel Macron dans les cénacles bruxellois.
« Toute la séquence politico-institutionnelle depuis les élections européennes montre une perte d’influence dans les trois institutions [européennes] », souligne pour Euractiv Thierry Chopin, professeur invité au Collège d’Europe à Bruges.
Les élections de juin ont déjà largement affecté la crédibilité politique du président en Europe, lui dont les forces parlementaires à Strasbourg ont diminué presque de moitié, tandis que le RN s’imposait avec plus de 31 % des voix, faisant élire 30 eurodéputés.
La démission fracassante de Thierry Breton au poste de Commissaire européen début septembre, remplacé par Stéphane Séjourné, dont les prérogatives ont été réduites, va dans le sens d’une perte d’autorité de l’Elysée.
Et le chercheur de faire remonter la perte d’influence française au moment de l’invasion russe en Ukraine, en février 2022 : « Ce choc politique a affecté négativement l’influence de l’Allemagne et de la France, perçus comme n’ayant pas assez suffisamment affirmé que la Russie était une menace commune, à la différence des pays baltes et de l’Europe du Nord ».
Le succès de la motion de censure mercredi, une première depuis 1962, n’est alors qu’un élément en plus dans une crédibilité de plus en plus réduite.
Une crise qui ne passe pas inaperçue
Cette nouvelle crise, qui témoigne de la division qui agite la classe politique française, est largement comprise par les autres pays européens, conscients qu’ils ne peuvent plus compter sur la France comme par le passé.
Paris ne devient alors plus une tête de file de choix pour aller porter à l’international la voix de l’UE, qu’il s’agisse du soutien à l’Ukraine, de la défense des intérêts du continent face à Donald Trump, ou alors de l’adoption de réformes systémiques pour renforcer l’« autonomie stratégique » européenne, concept cher à Emmanuel Macron.
À cela s’ajoutent des niveaux de dette et déficits publics insoutenables, que le budget 2025 – dont la copie chute avec le gouvernement – visait à résorber.
Dans l’urgence, et pour éviter tout shutdown du gouvernement à l’américaine, c’est le budget 2024, adopté à la même période l’année dernière (aussi à coups de 49.3), qui pourrait repartir pour 2025. Mais dans un tel cas de figure, le déficit public, déjà à 6,1 % du PIB, risquerait de se creuser encore plus.
Si les économistes s’accordent pour dire qu’une crise de la zone euro n’est pas un sujet, « nous ne sommes pas vraiment crédibles à Bruxelles si nous sommes incapables de gérer nos propres comptes publics », glisse un diplomate français à Euractiv, sous couvert d’anonymat.
L’appel répété d’Emmanuel Macron pour lever de la dette européenne à nouveau et les besoins financiers et militaires allant croissant pour soutenir la défense ukrainienne face à Moscou, semblent en inadéquation avec la réalité des comptes publics du vieux pays.
En outre, d’autres partenaires européens s’inquiètent de la velléité du président à donner des gages à l’extrême droite, alors que Michel Barnier avait fait de Marine Le Pen son interlocutrice privilégiée ces dernières semaines, dans l’espoir qu’elle et son groupe ne votent pas la censure.
« La situation en France montre que la coopération avec l’extrême droite ne fonctionne pas », soupire Christian Petry, député allemand social-démocrate (SPD) en charge des affaires européennes.
« C’est ce qui nous préoccupe le plus : l’extrême droite est la véritable menace pour la stabilité économique de la France et de l’Europe », affirme-t-il auprès d’Euractiv.
L’atout Michel Barnier
Emmanuel Macron avait pourtant un atout maître en la personne de Michel Barnier, que la réputation à Bruxelles et dans les capitales européennes précède.
Si le président a toujours voulu faire des affaires européennes son « domaine réservé » – Michel Barnier, lui, parlait plutôt de « domaine partagé » – l’ex Premier ministre était prêt à faire usage de son carnet d’adresses pour peser sur certains dossiers.
Ainsi est-il allé le temps d’un après-midi en novembre à Bruxelles rencontrer la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, pour réaffirmer le refus net de la France à un accord de libre-échange entre l’UE et les pays du Mercosur. Las, cela n’a pas empêché les négociateurs de la Commission d’être à deux doigts d’un accord technique, qui devrait être scellé dans le courant de la semaine.
Michel Barnier était également attendu à Rome jeudi 5 décembre pour un tête-à-tête avec la Première ministre Giorgia Meloni, et devait se rendre en Chine début 2025 pour trouver une solution à l’amiable afin que Beijing mette fin à ses tarifs douaniers contre l’armagnac et d’autres eaux-de-vie hexagonales.
Mais aujourd’hui, plus de Michel Barnier, et Emmanuel Macron, esseulé au niveau national, semble être moins convaincant que jamais sur la scène européenne.
Le vide créé par les deux plus grandes économies européennes — l’Allemagne est elle aussi le nez dans des élections législatives anticipées — pousse l’Italie ou encore la Pologne à prendre les devants, sans qu’un leadership européen évident ne se dessine pour autant.
Emmanuel Macron « est l’un des seuls dirigeants qui a déjà travaillé avec Donald Trump », estime un ancien ministre et proche du président, tant et si bien que « si la France ne prend pas les devants, peu d’autres pourront le faire ».
Lui veut garder espoir. Emmanuel Macron en aura bien besoin.
[Édité par Anna Martino]