Pêche illégale : « Nous devons entrer dans un rapport de force avec la Chine », selon l'eurodéputé Pierre Karleskind
Dans une résolution votée par le Parlement européen mardi (17 octobre), les eurodéputés réclament plus de transparence et de surveillance dans les activités de pêche de la Chine. Interrogé par Euractiv, le rapporteur Pierre Karleskind, demande à la Commission de discuter avec son partenaire commercial sans avoir peur de rentrer dans un "rapport de force" pour éviter les pratiques illégales.
Dans une résolution votée par le Parlement européen mardi (17 octobre), les eurodéputés réclament plus de transparence et de surveillance dans les activités de pêche de la Chine. Interrogé par Euractiv, le rapporteur Pierre Karleskind encourage la Commission à dialoguer avec son partenaire commercial sans avoir peur d’entrer dans un « rapport de force » pour éviter les pratiques illégales.
Le parlement entend faire la lumière sur la pêche chinoise. En l’espace de quelques décennies, l’Empire du Milieu est devenu celui de la mer, disposant de la première flotte du monde, avec plus 1 000 navires sillonnant les mers du globe pour y prélever les dernières ressources sauvages.
Entre 1983, date de mise en place de la politique commune de la pêche (PCP), et aujourd’hui, la pêche chinoise est passée de 5 % à 15 % des captures mondiales.
« L’UE importe 70 % des produits de la mer qu’elle consomme, dont de nombreux produits chinois, mais nous ne nous posons pas suffisamment la question de leur condition de pêche », explique à Euractiv l’eurodéputé (Renew) Pierre Karleskind, président de la commission de la pêche au Parlement et rapporteur du texte sur la transparence de la pêche chinoise et la traçabilité des produits importés.
Cette résolution, votée à une large majorité – 573 voix pour, 11 contre – mardi (17 octobre) a pour but, selon lui, d’ « éveiller les consciences » sur l’impact de cette pêche industrielle sur le plan écologique, économique et humanitaire, alors que la Chine continue d’augmenter ses exportations vers l’UE.
Activités illégales
« Les gouvernements et les ONG ont signalé un certain nombre de pratiques qui, selon nous, pourraient être illégales et mettre en danger la sécurité alimentaire », partageait M. Karleskin à ses collègues lors de la plénière lundi (16 octobre), à la veille du vote.
Sur demande du Parlement européen, un rapport sur la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) a été publié en 2022. Celui-ci révèle qu’entre 1980 et 2019, la moitié des bateaux concernés par ces pratiques étaient chinois. 65 % de leurs captures non déclarées, et 17 % des captures totales, sont susceptibles de faire l’objet d’un commerce illicite, est-il écrit.
Les principales infractions mentionnées ? Pêche sans licence et autorisation, utilisation d’engins illégaux et capture d’espèces protégées.
De plus, dans une enquête publiée par le journal Le Monde mi-octobre, le collectif de journaliste Outlaw Ocean Project rapporte des faits de maltraitance sur des travailleurs étrangers dans les navires hauturiers chinois.
Selon une étude de l’ONG britannique Environmental Justice Foundation, qui a interrogé des travailleurs indonésiens employés récemment, la majorité (97 %) a fait l’objet de maltraitances physiques ou morales (servitude pour dettes, confiscation de documents).
Pourtant, difficile de connaître l’ampleur de la situation, en raison de l’opacité qui entoure la pêche en haute mer. Cela commence par le nombre de navires chinois, évalués entre 900 et 2 900 en activité. Et jusqu’à 17 000 selon la Food and Agriculture Organization (FAO).
Entre les mailles du filet
Pour lutter contre la pêche illicite, le règlement européen de 2007 permet à la Commission européenne de catégoriser les bateaux et les pays qui vendent des produits en Europe, allant jusqu’à la sanction en cas de mauvaises pratiques.
Aujourd’hui, une dizaine de pays ont ainsi reçu un « carton rouge » et se retrouvent exclus du marché européen, le dernier étant Trinité-et-Tobago pour non-coopération dans la lutte contre la pêche illégale. Un carton jaune a récemment été infligé au Vietnam. Quant à la Chine, elle reste pour le moment à l’écart de ces procédures.
Ce traitement de faveur s’explique par un récent accord, le partenariat bleu pour les océans, signé entre la Chine et l’UE, en 2018. Les deux parties se sont engagées à protéger les océans, lutter contre la surpêche, et la pêche illégale, conformément à l’Agenda 2030 de développement durable, en particulier l’objectif de développement durable 14 sur les océans.
Ce partenariat dispense ainsi la Chine de la moindre évaluation, qui passe entre les mailles du filet du règlement de l’UE. « Selon la Commission, ce partenaire commercial est trop important pour recevoir un carton jaune ou rouge. Le Parlement européen ne peut pas se satisfaire de cela », ajoute Pierre Karleskind.
Le rapport sur la pêche illégale de 2022 note également la fragilité des engagements du partenariat bleu pour les océans, en raison du caractère « conflictuel » des agendas chinois et européens et de l’effacement de l’UE face aux accords entre la Chine et les différents États membres.
Traçabilité, transparence, contrôle
Pour lutter contre la pêche illégale des navires chinois, le rapport propose de s’appuyer sur le règlement de 2007 contre la pêche illégale, qui impose déjà la déclaration et la traçabilité des produits importés. Il pourrait être renforcé grâce au système CATCH, un outil capable de numériser, collecter, et partager rapidement les données sur les captures.
« Il est techniquement possible, via le système CATCH, de savoir où et comment a été pêché chaque poisson qui rentre sur le marché européen », ajoute Pierre Karleskind qui souhaiterait que les États membres mettent ce système en œuvre rapidement pour empêcher les importations illicites.
La résolution n’épargne pas non plus les entreprises, sommées de mettre en application la directive sur le devoir de diligence qui les contraint à mettre en conformité leur activité avec les droits de l’homme et de l’environnement.
« Nous devons discuter avec la Chine, dans le cadre des accords signés avec elle. Mais nous devons aussi entrer dans un rapport de force et lui dire qu’on interdira toutes exportations de produits qui ne respectent pas nos standards environnementaux et sur les droits de l’homme », ajoute le président de la commission de la pêche.
Les pays tiers qui laissent pêcher la Chine dans ses eaux ont aussi une part de responsabilité dans le manque de transparence, selon l’eurodéputé. « On ne sait pas ce que la Chine a le droit de pêcher au Sénégal ou à Madagascar, la Commission doit demander à ces pays de rendre les accords de pêche publics, comme nous le faisons en UE ».
L‘UE a également des accords de pêche avec des pays partenaires de la Chine, ce qui soulève des problèmes de concurrence faussée dans les eaux partagées. C’est d’autant plus vrai après le vote, cette semaine, du renforcement des contrôles pour les navires européens.
Enfin, Pierre Karleskind mise sur les actions conjointes avec les pays tiers dans la lutte contre la pêche illégale, comme cela s’est fait l’année dernière avec la mission Pescao dans le Golf de Guinée. Le but : aider les pays à éviter les incursions de la Chine dans leur espace maritime.
« La France dispose d’une marine nationale habituée à effectuer des contrôles de pêche, si on peut lutter contre la piraterie dans les eaux internationales, pourquoi pas contre la pêche illégale ? », s’interroge-t-il.