Pénuries de médicaments dans l’UE : un retour des antibiotiques prévu d’ici un mois

La pénurie d’antibiotiques et d’autres médicaments dans l’UE pose de sérieux problèmes aux gouvernements des États membres, alors que la colère des citoyens ne cesse de croître face à l’impossibilité de se procurer certains médicaments essentiels.

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Le réseau EURACTIV s’est penché sur la situation dans les différentes capitales des États membres de l’UE ainsi que sur les raisons pour lesquelles le marché du bloc est arrivé à une telle impasse. [SHUTTERSTOCK/futuristman]

La pénurie d’antibiotiques et d’autres médicaments dans l’Union européenne pose de sérieux problèmes aux gouvernements des États membres, alors que la colère des citoyens ne cesse de croître face à l’impossibilité de se procurer certains médicaments essentiels.

Les analgésiques et les médicaments contre la fièvre (tout ce qui contient du paracétamol ou de l’ibuprofène), ainsi que les antibiotiques, sont en rupture de stock dans les pharmacies européennes. Les médicaments pour enfants sont particulièrement difficiles à se procurer.

Selon Adrian van den Hoven, directeur des médicaments génériques à Medicines for Europe, le marché des antibiotiques devrait se stabiliser dans un mois environ, à condition toutefois que le taux de contaminations diminue.

Or, ces médicaments sont essentiels aujourd’hui, le continent étant actuellement touché par une triple vague épidémique de grippe, de Covid-19 et de virus respiratoire syncytial (VRS) qui a entraîné une augmentation des hospitalisations et de la demande de médicaments. La saison hivernale et de la grippe devrait encore durer trois mois, et certains craignent que les chaînes d’approvisionnement ne soient poussées à leur limite.

Le réseau EURACTIV s’est penché sur la situation dans les différentes capitales des États membres de l’UE ainsi que sur les raisons pour lesquelles le marché du bloc est arrivé à une telle impasse.

Depuis la pandémie de Covid-19, les saisons d’épidémies ne sont pas aussi prévisibles qu’avant, ce qui est plutôt problématique.

« On ne sait pas jusqu’où ce taux de contaminations peut aller. Donc, si le taux de contaminations reste très élevé, [la pénurie] pourrait durer plus d’un mois », a expliqué M. van den Hoven.

Le directeur général a expliqué que l’industrie s’adapte à présent pour pouvoir fabriquer davantage d’antibiotiques en augmentant le nombre d’employés dans les usines pharmaceutiques. Il a également déclaré qu’il était positif de constater qu’une grande partie de ces médicaments était toujours fabriquée en Europe.

« Une partie est fabriquée en Inde, mais une grande partie est toujours fabriquée ici en Europe, en Autriche, en France ou au Royaume-Uni », a-t-il précisé.

En outre, il a déclaré que pendant la pandémie, il y avait eu une réduction considérable de la consommation d’antibiotiques puisque les gens travaillaient à la maison et portaient des masques à l’extérieur. L’industrie a alors adapté sa production en fonction de la baisse de la demande.

Toutefois, la vague de maladies infectieuses en 2022 est survenue plus tôt que prévu.

« On s’attendait à une montée en flèche des contaminations, mais plutôt vers la période de Noël ou après. Et bien, elle est arrivée très tôt, en octobre et novembre déjà. Alors, on a observé une forte augmentation de la demande de médicaments antibiotiques de marque », a-t-il déclaré.

M. van den Hoven a également constaté que la demande de médicaments pour enfants, et notamment les médicaments solubles dans l’eau, avait connu une forte augmentation en Europe et aux États-Unis.

« Cela représente un problème particulièrement grave, car on fabrique moins de médicaments pour les enfants que pour les adultes parce qu’il y a moins d’enfants », a-t-il expliqué.

Bien qu’il existe une feuille de route pour les antibiotiques, pour ce qui est des autres médicaments, la situation reste critique, car même les produits de base, comme le papier et le carton, font défaut.

Cette situation pourrait s’expliquer en partie par la guerre russe en Ukraine, les deux pays étant d’importants producteurs de papier.

Il a déclaré que souvent, lorsque l’Europe est confrontée à une pénurie, les approvisionnements sont transférés d’un pays à l’autre. Toutefois, il faut remplacer la boîte du médicament par une nouvelle dans la langue du pays.

« Cela pose un vrai problème aujourd’hui, car on gaspille beaucoup de papier et de carton dont nous ne disposons pas à l’heure actuelle […] Donc, on demande de la flexibilité concernant ce réemballage. On pourrait faire comme pendant la pandémie de Covid-19 et envoyer des boîtes dans d’autres pays en y apposant simplement un autocollant. »

Appel une plus grande autonomie européenne

Pour certains, l’impasse dans laquelle se trouve actuellement l’Union européenne concernant son approvisionnement en médicaments est un nouveau rappel lui indiquant qu’elle doit être autonome dans ce domaine.

Un fonctionnaire de l’UE a confié à EURACTIV qu’à court terme, la Commission tenterait d’intervenir et d’aider les usines à renforcer la production de médicaments, et qu’à moyen terme, la Commission accélérera la présentation de la stratégie pharmaceutique de l’UE.

Le fonctionnaire a pourtant clairement indiqué que la commande de médicaments reste une compétence relevant exclusivement des États membres.

Cependant, les prochains mois pourraient se révéler particulièrement difficiles pour certains États membres, surtout si l’on tient compte des nouvelles vagues de Covid-19 attendues.

Europe de l’Ouest

En Allemagne, Karl Lauterbach, le ministre de la Santé et membre du Parti social-démocrate (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD), a annoncé en décembre que le gouvernement allait considérablement modifier les règles de tarification des médicaments. Ainsi, l’assurance maladie devrait payer davantage pour les médicaments afin de permettre que leur fabrication et leur approvisionnement soient économiquement rentables.

Le gouvernement prévoit également de constituer un stock de médicaments clés à l’avenir. M. Lauterbach a également affirmé que les médicaments fabriqués dans l’UE devaient être privilégiés dans de nombreux marchés publics afin de renforcer la souveraineté européenne et de lutter contre la concentration de la production dans des pays tiers.

En Autriche, plus de 540 médicaments ne sont actuellement pas disponibles, ou bien leur disponibilité est limitée.

Pour faire face à ce problème, le président de l’Association fédérale des grossistes en produits pharmaceutiques (PHAGO), Andreas Windischbauer, ainsi que le porte-parole pour la santé du Parti social-démocrate (Sozialdemokratische Partei Österreichs, SPÖ), Philip Kucher, ont proposé de créer un « stock national de crise » pour les produits médicaux clés.

M. Kucher a également appelé à stimuler la production en Autriche et dans l’UE, par exemple par le biais d’un « fonds Made in Austria » d’une valeur de 3 milliards d’euros destiné à soutenir la production nationale. « La disponibilité de médicaments vitaux est trop importante pour être laissée au hasard ou aux mains de la Chine », a-t-il déclaré.

En France, le ministre de la Santé François Braun a indiqué qu’en ce qui concerne l’amoxicilline, l’antibiotique le plus fréquemment prescrit en France, il faudrait « deux mois pour être vraiment tranquilles et avoir nos stocks reconstitués ». En revanche, il a déclaré que la situation relative au paracétamol se stabiliserait « très rapidement ».

« La France réimplante des industries pharmaceutiques pour produire des médicaments. C’est une nécessité absolue », a confié le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, à EURACTIV France lors d’une conférence de presse.

Selon lui, il faut une stratégie coordonnée des Vingt-Sept : « l’un des enseignements de la crise, c’est qu’on ne peut pas rester en Européens dépendants à 95% de quelques pays d’Asie en matière d’accès à des médicaments ».

Contrairement à la France, la Belgique dispose d’un stock suffisant d’amoxicilline. En cas de pénurie, les pharmacies belges disposant d’un laboratoire pourraient être amenées à produire elles-mêmes de l’amoxicilline à usage pédiatrique.

« À ce stade, il n’y a pas de pénurie de traitements nouveaux et innovants dans ce secteur, mais compte tenu de la situation actuelle en Ukraine et en Chine, nous restons sur le qui-vive », a déclaré David Gering, porte-parole de l’Association générale de l’industrie du médicament.

Par ailleurs, selon Nicolas Echement, porte-parole de l’Association pharmaceutique belge (APB), il n’y a pas de risque de pénurie en Belgique car des solutions alternatives existent pour les traitements non disponibles.

M. Echement explique également que les pharmaciens doivent généralement composer avec une moyenne de 200 produits indisponibles. Aujourd’hui, 346 médicaments sont toujours en rupture de stock, si l’on en croit les données de l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS). Bien que ce chiffre soit plus élevé que la moyenne, il n’est pas critique, précise le porte-parole.

En comparaison, l’Association générale de l’industrie du médicament rapporte que 514 médicaments étaient temporairement indisponibles en juin 2020. Dans 384 cas, au moins une alternative était disponible.

Europe du Sud

En Grèce, le gouvernement a décidé de se tourner vers la production nationale de médicaments génériques, alors que 162 médicaments étaient indisponibles sur le marché. Le ministère de la Santé a déclaré que la situation se normaliserait à la fin du mois de janvier, mais les enquêtes montrent que les citoyens privilégient les médicaments de marques plus anciennes par rapport aux médicaments génériques.

En Italie, l’Agence des médicaments (Agenzia italiana del farmaco, AIFA) a signalé une pénurie de plus de 3  000 médicaments, dont 554 sont en rupture de stock.

Domenico Di Giorgio, directeur de l’AIFA, a confié au quotidien Il Manifesto qu’en cas de crise réelle, « des mesures peuvent être prises au niveau du continent avec des achats groupés, comme ce fut le cas pour les vaccins anti-Covid ».

Au Portugal, l’Autorité nationale du médicament plaide en faveur de la création d’une « liste de médicaments critiques » qui lui permettra d’agir de différentes manières en fonction de la situation.

En Bulgarie, plus de 300 médicaments, dont certains antibiotiques, sont en rupture de stock dans les pharmacies, selon le président de l’Association bulgare des propriétaires de pharmacies, Nikolay Kostov.

Il a indiqué que la demande d’antibiotiques en décembre a doublé par rapport au même mois en 2021.

M. Kostov a ajouté que les distributeurs n’avaient pas anticipé le fait de doubler les quantités, et qu’il est déjà trop tard pour passer des contrats pour de nouvelles fournitures, étant donné que celles-ci n’arriveraient que dans 6 à 8 mois.

En Slovénie, l’approvisionnement de 200 médicaments est perturbé, bien que l’on dispose d’alternatives génériques pour beaucoup d’entre eux.

Un problème majeur est qu’il existe en Slovénie une réglementation obligeant les chaînes de pharmacies à s’approvisionner conjointement en médicaments pour maintenir des prix bas. Cependant, au cours de l’année dernière, trois contrats publics de ce type ont été rejetés par l’organisme national de réglementation chargé des marchés publics. Les pharmacies ont donc dû enfreindre la loi sur les marchés publics afin d’assurer leur approvisionnement.

Scandinavie

La Suède est elle aussi confrontée à des pénuries de médicaments, mais le groupe de patients le plus touché dans le pays est celui des épileptiques, plusieurs types de médicaments pour traiter l’épilepsie étant en pénurie, selon la radio suédoise.

Par ailleurs, des médicaments moins courants destinés à soigner des cancers et des maladies rhumatismales sont également en pénurie, posant ainsi des risques importants pour les patients ne recevant pas les médicaments qui leur sont prescrits. Cette situation peut conduire à une aggravation de la maladie rhumatismale, qui peut avoir d’autres conséquences graves pour le patient, telles que l’aggravation d’un handicap.

Europe de l’Est

En République tchèque, certains médicaments risquent de manquer jusqu’au printemps, estime la Chambre des pharmaciens. La principale raison de cette pénurie est l’interruption de l’approvisionnement de la République tchèque et des pays voisins en médicaments en provenance de Chine ainsi que l’augmentation de la consommation de médicaments liée à des taux de morbidité élevés.

Les antibiotiques sont aujourd’hui les médicaments les plus rares dans les pharmacies. Le ministère de la Santé du pays affirme qu’il n’y a aucun risque qu’un patient ne reçoive pas d’antibiotiques ; des alternatives étant toujours disponibles. Néanmoins, en raison de la pénurie de médicaments de base tels que la pénicilline, les médecins se voient parfois contraints de prescrire des antibiotiques à large spectre plutôt que des antibiotiques ciblant des types spécifiques de bactéries. Cette approche comporte des risques.

En Pologne, la pénurie est particulièrement marquée pour les médicaments analgésiques et antipyrétiques, a indiqué le président de la Chambre des pharmaciens de Silésie, Mikołaj Konstanty, à l’Agence de presse polonaise (PAP). « Nous manquons également d’antibiotiques, notamment en doses pédiatriques, de médicaments neurologiques ou diabétiques ».

Il précise que la morphine ou les médicaments utilisés pour traiter le cancer sont également en pénurie. « Nous n’avons pas beaucoup de prise sur ce problème. La production de médicaments a été délocalisée en Asie il y a de nombreuses années, ce qui limite aujourd’hui leur disponibilité », a expliqué M. Konstanty.

En Slovaquie, les patients font face à des pénuries de médicaments courants en vente libre, notamment des médicaments pédiatriques sous la forme de suppositoires pour lutter contre la fièvre et la douleur ainsi que des comprimés contre les maux de gorge.

Le ministère de la Santé répond à cette situation en prenant des mesures à court terme. Parmi celles-ci figure la substitution d’un médicament prescrit par un autre médicament contenant la même substance active lorsqu’il est délivré en pharmacie conformément à la réglementation en vigueur.

En outre, la Slovaquie favorise l’importation d’emballages de médicaments en langue étrangère.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]