Politique migratoire : l’Allemagne peu convaincue par une réponse européenne mais intéressée par le « modèle albanais »

Malgré une répression unilatérale à ses frontières, l’Allemagne reste critique à l’égard de nouvelles mesures européennes visant à contrôler l’immigration irrégulière, mais pourrait être ouverte à un’externalisation des procédures d’asile.

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Action on migration
La semaine dernière a marqué un changement de paradigme pour l’Allemagne, un partisan de longue date d’une action européenne coordonnée sur l’immigration irrégulière, lorsqu’elle a annoncé qu’elle redémarrerait les contrôles à toutes les frontières et envisagerait de refouler les exilés de manière unilatérale. [[Photo illustration by Esther Snippe for Euractiv. Photos by EPA and Shutterstock]]

Malgré une répression unilatérale à ses frontières, l’Allemagne reste critique à l’égard de nouvelles mesures européennes visant à contrôler l’immigration irrégulière, mais pourrait être ouverte à mener des procédures d’asile en dehors de l’Union européenne (UE), ont déclaré des sources proches du dossier à Euractiv.

La semaine dernière a marqué un changement de paradigme pour l’Allemagne, un partisan de longue date d’une action européenne coordonnée sur l’immigration irrégulière, lorsqu’elle a annoncé qu’elle relancerait les contrôles à toutes ses frontières et envisagerait de refouler les exilés de manière unilatérale.

Bien qu’il s’agisse d’un effort pour faire respecter la réglementation européenne, certains pays de l’UE ont fait part de leurs « préoccupations » quant au fait que l’approche unilatérale de l’Allemagne pourrait nuire à la cohésion de l’UE.

Leurs craintes sont justifiées dans la mesure où Berlin n’est guère disposée à prendre de nouvelles mesures au niveau de l’UE pour s’attaquer à l’immigration irrégulière qui persiste obstinément.

Le gouvernement allemand considère que la partie européenne de sa mission est terminée depuis que les États membres ont achevé la tâche colossale de réformer la politique migratoire de l’Union au début de l’année.

« Le gouvernement se concentre sur la mise en œuvre de ce qui a été obtenu en dix ans de négociations au niveau européen », avait expliqué Maximilian Kall, porte-parole du ministère allemand de l’Intérieur, aux journalistes mercredi 4 septembre, avant l’annonce du contrôle des frontières.

Selon le ministère, les mesures nationales sont censées combler le « vide » de deux ans avant l’entrée en vigueur de la réforme de l’UE.

Ainsi, les mesures migratoires au niveau de l’UE que la Commission a mises sur la table ces derniers mois ne devraient pas dissuader Berlin de prendre les choses en main, et encore moins d’obtenir son soutien.

La « diplomatie du chéquier » d’Ursula von der Leyen

L’Allemagne est notamment restée à l’écart de la diplomatie migratoire de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, mentionnée dans la lettre de mission adressée au nouveau commissaire à l’Immigration, Magnus Brunner (Parti populaire autrichien, Parti populaire européen).

Cette stratégie consiste pour la Commission à signer des accords avec des pays tiers, tels que la Tunisie, à qui l’UE verse des fonds dans l’espoir qu’en échange ils contribuent à empêcher les exilés d’atteindre les côtes européennes.

Alors que la plupart des dirigeants des États membres de l’UE touchés par l’augmentation de l’immigration, tels que l’Espagne et l’Italie, ont accompagné la présidente de la Commission lors de ses déplacements dans les pays de transit pour signer de tels accords, le chancelier allemand Olaf Scholz (Parti social-démocrate/Socialistes et Démocrates) ne l’a pas fait.

L’intérêt du public pour la question de l’immigration ayant propulsé le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD/Europe des nations souveraines) dans les sondages, le gouvernement « a préféré faire un travail efficace en arrière-plan plutôt que d’apparaître devant les caméras avec la présidente », a rapporté à Euractiv Helge Lindh, un député du Parti social-démocrate (SPD/S&D) qui a travaillé avec la chancellerie sur la question de l’immigration.

Il a ajouté que les accords de la Commission étaient principalement de la « diplomatie du chéquier, avec un accent sur les transferts d’argent à des gouvernements autoritaires », contrairement aux accords bilatéraux « complets » de l’Allemagne.

Ces derniers prévoient notamment que les pays tiers s’engagent à reprendre les exilés. En outre, les accords conclus par Ursula von der Leyen ne couvrent pas les routes migratoires du Moyen-Orient, qui sont importantes pour l’Allemagne, a ajouté Helge Lindh.

Au niveau de l’Union, Olaf Scholz souhaite avant tout relancer l’accord UE-Turquie de 2016, qui exigeait que la Turquie reprenne les personnes entrées en Europe via son territoire, et qui a échoué en 2020.

L’Allemagne aimerait sauver cet accord de son dysfonctionnement, mais le gouvernement a déclaré à Euractiv que « le point de contact en la matière est la Commission européenne ».

« Discussions internationales » sur le modèle albanais

Une mesure plus controversée que Bruxelles — et plusieurs États membres — veulent porter au niveau de l’UE est le « modèle albanais » de l’Italie. Rome a prévu d’emmener les personnes en situation irrégulières en Albanie pour y traiter leurs demandes d’asile, principalement pour des raisons de dissuasion.

Ursula Von der Leyen s’est déjà montrée ouverte à une version européenne de ce modèle, en chargeant notamment Magnus Brunner de « réfléchir à des solutions opérationnelles innovantes pour lutter contre l’immigration irrégulière ».

Étonnamment, l’Allemagne semble se rallier à cette idée : « Le “modèle albanais” […] est un sujet qui continuera à jouer un rôle dans les discussions à venir, tant en Allemagne […] qu’au niveau européen », a déclaré le porte-parole Maximilian Kall.

Sous la pression de l’opposition, Berlin examine actuellement les possibilités de mise en œuvre pratique de ces procédures d’asile externalisées par l’Allemagne.

Un autre porte-parole du ministère de l’Intérieur a laissé entendre qu’il pourrait très bien s’agir d’une solution conjointe européenne. « Le gouvernement fédéral est également censé mener des discussions au niveau international dans ce contexte », a-t-il confié à Euractiv.

Le succès de cette démarche reste incertain, mais il s’agit d’un contraste frappant avec la réaction discrète du ministère de l’Intérieur face à la pression exercée par 19 États membres en faveur d’un accord de type albanais à l’échelle de l’UE au début de l’année.

Certains affirment qu’il y a depuis longtemps une sympathie pour ce modèle albanais au sein du ministère de l’Intérieur dirigé par le SPD. En effet, Gerald Knaus, expert en migration et partisan des accords semblables à ceux de avec l’Albanie, aurait présenté de tels modèles lors des négociations de la coalition en 2021, selon deux sources au courant de l’affaire qui se sont confiées à Euractiv.

« Nancy Faeser [plus tard devenue ministre de l’Intérieur] était également présente et semblait ne pas trouver le modèle trop mauvais. C’est probablement toujours le cas aujourd’hui », a confié l’une des sources.

Mais les spécialistes des affaires intérieures du parti, tels que le leader parlementaire adjoint Dirk Wiese, ne sont pas convaincus par le rapport coût-bénéfice. « L’ensemble serait très coûteux et très compliqué, similaire au modèle britannique du Rwanda », a-t-il affirmé.

Les partenaires de la coalition du parti d’Olaf Scholz, les Verts (Verts/ALE), sont également strictement opposés à ce projet. Leur député principal sur l’immigration, Julian Pahlke, a rapporté à Euractiv que le modèle albanais équivalait à une « fausse solution populiste » qui était « incompatible avec le droit européen et international ».

Et ensuite ?

Plus de clarté est attendue en décembre, lorsque le gouvernement allemand doit présenter son propre modèle migratoire. D’importants experts allemands se demandent, en tout état de cause, si l’une ou l’autre des initiatives européennes envisagées par la Commission aura l’effet escompté.

Les accords conclus par la Commission avec la Tunisie ont été salués pour avoir contribué à la récente baisse des arrivées en Italie. Mais il n’y a toujours pas d’études ou de résultats scientifiques fiables à ce sujet, a expliqué Hans Vorländer, président du principal conseil consultatif du gouvernement sur l’immigration, SVR Integration and Migration.

Ces études n’existent pas non plus pour le modèle albanais, a-t-il ajouté, ajoutant que seul l’accord UE-Turquie « a de facto fonctionné, du moins en ce qui concerne son effet incitatif ».

Quoi qu’il en soit, les voisins de l’Allemagne en ont vu assez de son approche pour l’instant. Il est possible qu’ils inscrivent une discussion sur la politique migratoire de l’Allemagne à l’ordre du jour du prochain Conseil « Justice et affaires intérieures » qui se tiendra en octobre.

[Édité par Anna Martino]