Qatargate : un an après l'éclatement du scandale, l'enquête à la peine
Mises en cause de l’impartialité du juge d’instruction, soupçons d’irrégularités : un an après l’éclatement du « Qatargate » en décembre 2022, l’enquête sur ce scandale de corruption présumée au Parlement européen semble marquer le pas face à une série d’obstacles.
Mises en cause de l’impartialité du juge d’instruction, soupçons d’irrégularités : un an après l’éclatement du « Qatargate » en décembre 2022, l’enquête sur ce scandale de corruption présumée au Parlement européen semble marquer le pas face à une série d’obstacles.
Le chef du parquet fédéral Frédéric Van Leeuw assure que le dossier avance, s’insurge contre « les fuites constantes » et « les pressions énormes » dans cette affaire hors norme. « Des magistrats étrangers veulent se mêler de l’enquête. Depuis dix ans que je suis procureur fédéral, je n’ai jamais vu cela », a-t-il lancé.
« Ce n’est plus un Qatargate mais plutôt un Belgiumgate ! », ironisent de leur côté les avocats d’Eva Kaili, l’eurodéputée grecque qui est l’un des visages du scandale et clame son innocence.
À la pointe des critiques, ses avocats belges Sven Mary et Christophe Marchand ont étrillé l’accusation cet automne, et la manière dont les poursuites ont été engagées en Belgique sur la base de rapports des services de renseignement.
Dénonçant une « violation » de l’immunité parlementaire de Mme Kaili, ils ont demandé à la Cour d’appel de Bruxelles de contrôler la régularité de la procédure, dans une sorte de procès de l’instruction auquel se sont jointes d’autres parties et dont les conclusions ne sont pas attendues avant la mi -2024.
Résultat : personne n’ose un pronostic sur la date du futur procès, alors que Frédéric Van Leeuw disait en juin envisager une clôture de l’enquête fin 2023.
Un million et demi en cash
L’affaire éclate le 9 décembre 2022 quand seize perquisitions à Bruxelles mènent à l’interception d’énormes sommes en cash et à l’arrestation d’une demi-douzaine de suspects.
Quelques jours plus tard, les enquêteurs font les additions : les saisies d’espèces, notamment aux domiciles de Mme Kaili et de l’ex-eurodéputé italien Pier Antonio Panzeri, totalisent 1,5 million d’euros.
Il est alors question de « corruption » présumée de la part d’« un pays du Golfe » soupçonné d’« influencer les décisions économiques et politiques » de la seule institution élue de l’UE.
En plein Mondial de football au Qatar, sur fond de controverse sur les droits des travailleurs et les décès en lien avec la construction des stades, cet émirat est très vite identifié comme le pays du Golfe persique soucieux à l’époque d’améliorer sa réputation.
Doha nie fermement toute corruption. Tout comme Rabat dès les premières fuites dans la presse évoquant de supposés « cadeaux » du Maroc à des eurodéputés ou leurs proches, là aussi dans le but de lisser son image sur le thème des droits humains.
Le soir du 9 décembre, le scandale connaît un retentissement planétaire avec l’annonce de l’interpellation d’Eva Kaili, prise avec son père en « flagrant délit » de transport d’argent douteux en plein quartier européen à Bruxelles. C’est le point de droit, controversé, que le parquet invoque pour expliquer qu’il peut se passer d’une demande de levée d’immunité.
Depuis un an, sept personnes ont été « formellement inculpées », selon le parquet fédéral. Dont deux autres eurodéputés en plus de Mme Kaili, à savoir l’Italien Andrea Cozzolino et le Belge Marc Tarabella, apparus au printemps très meurtri par ses deux mois derrière les barreaux.
« La liberté d’instruire »
Un autre point de crispation dans l’enquête est l’accord de « repenti » conclu en janvier entre le parquet et l’inculpé Pier Antonio Panzeri. Un arrangement au terme duquel l’ancien élu italien, admettant avoir orchestré la fraude, s’engage à en livrer tout le modus operandi ainsi que le nom des participants en échange d’une peine de prison limitée.
Panzeri lâche le patronyme de Tarabella, figure du PS de Wallonie, qui proteste et assure être faussement mis en cause par cet ancien « pote » socialiste avec lequel il aimait parler football.
« C’est la parole corrompue d’un homme corrompu », dénonce Maxim Töller, l’avocat de l’élu belge. « Il est plus que temps de faire la lumière sur ce qui a été promis dans ce surprenant accord ».
Plusieurs suspects soupçonnent que l’accord ait permis d’épargner des proches de Panzeri, dont l’eurodéputée belge Marie Arena, citée dans l’enquête mais jamais entendue.
Face aux soupçons de favoritisme, le parquet fédéral a publié la semaine dernière un communiqué à la tonalité inhabituelle, rappelant « le principe de la liberté d’instruire ».