Réforme des retraites : l'âge légal relevé à 64 ans, la fronde sociale se prépare
La Première ministre Elisabeth Borne a présenté mardi les détails d’une réforme des retraites attendue de longue date, qui prévoit notamment une augmentation de l’âge légal de départ de 62 à 64 ans. Les syndicats sont unanimes dans leur condamnation de la réforme.
La Première ministre Elisabeth Borne a présenté mardi (10 janvier) les détails d’une réforme des retraites attendue de longue date, qui prévoit notamment une augmentation de l’âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans. Les syndicats sont unanimes dans leur condamnation de la réforme. Les yeux sont dorénavant rivés sur la puissance de leur mobilisation.
La « mère de toutes les réformes » : c’est ainsi qu’est présentée la réforme des retraites, sujet hautement sensible et politiquement explosif, et ce depuis le début des années 90.
Pas une réforme qui n’ait mobilisé les syndicats et fait craindre une confrontation sociale majeure, alors que l’augmentation de l’âge de départ à la retraite est perçue comme une solution rapide et efficace pour assurer la pérennisation du système des retraites face à un changement démographique majeur.
C’est donc dans un climat de tension et de fronde sociale que Mme Borne a dévoilé les détails de son nouveau projet de réforme mardi, lors d’une conférence de presse.
La réforme prévoit une augmentation de l’âge légal de départ à la retraite, qui passera de 62 à 64 ans d’ici à 2030 à compter du 1er septembre 2023. Il faudra avoir cotisé 43 ans afin d’avoir une retraite à taux plein.
Les travailleurs à la carrière hachée continueront de bénéficier d’une pension complète sans décote à partir de 67 ans, indépendamment du nombre de trimestres cotisés.
« Assurer l’équilibre »
Cette réforme existe avant tout pour « assurer l’équilibre de notre système de retraites », a déclaré Mme Borne aux journalistes. Selon elle, le projet de loi répond à un tryptique d’envergure : « justice, équilibre et progrès ».
Au cœur du débat : le rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR) de septembre 2022, dont l’analyse et l’interprétation restent ambiguës. S’il affirme que le système de retraites sera « en moyenne déficitaire » sur les 25 prochaines années, la situation à plus long terme est beaucoup moins claire. Le rapport affirme en effet que « de 2032 jusqu’à 2070, malgré le vieillissement progressif de la population française, la part des dépenses de retraite dans la richesse nationale serait stable ou en diminution ».
Par cette réforme, la France rejoint un grand nombre de ses homologues de l’UE : l’âge légal de la retraite se situe en moyenne à presque 65 ans dans toute l’Union.
Revenu minimum de 85% du SMIC
Des dispositifs spécifiques sont intégrés dans le nouveau projet de loi, après plusieurs cycles de négociations avec les organisations syndicales et patronales. De fait, le revenu minimum de retraite pour les travailleurs les plus pauvres va être relevé à 1 200 euros, soit 85 % du salaire minimum.
Des mesures supplémentaires vont également être adoptées pour soutenir l’emploi des séniors : « nous sommes l’un des pays d’Europe où la part des 55-64 ans qui travaillent est la plus faible », a déclaré Mme Borne. La première ministre expose « une pratique abusive et discriminatoire » qui consiste à remercier les travailleurs les plus âgés quelques années avant l’accès à une retraite à taux plein.
En conséquence, elle a annoncé la création d’un « index sénior » pour remettre le dialogue social au coeur de l’entreprise et mettre la lumière sur les cas les plus abusifs.
Selon les chiffres de 2021 de la Dares, 56 % des 55-64 ans travaillent en France, pour une moyenne européenne de 60 %. Cependant, les chiffres chutent considérablement après le cap des 60 ans, à 35,5 %.
8,6 % des personnes âgées de 64 à 69 ans travaillent.
Réforme à haut risque politique
Cette réforme, Emmanuel Macron l’a porté haut et fort tout au long de la campagne présidentielle de 2022. Mais c’est sans compter sur le contexte économique et social, qui n’a fait que se détériorer depuis sa réélection.
L’inflation atteint 5,9 % en décembre 2022 sur un an, tandis que les prix de l’alimentaire ont enregistré une hausse vertigineuse de 12,9 % au cours de la même période. Les prix de l’énergie ont quant à eux augmenté de 15,1 %.
Si M. Macron avait promis d’augmenter l’âge légal de départ à 65 ans, il a dû revoir ses ambitions à la baisse, sous peine de crise sociale exacerbée.
« Je redis à Élisabeth Borne : ‘Attention, Madame la Première ministre, il y a aujourd’hui beaucoup de tension sociale, beaucoup de difficultés sociales, d’angoisses, de conflictualité, beaucoup de ressentis négatifs dans la population », déclarait Laurent Berger dimanche (8 janvier), président de la Confédération française démocratique du travail. 79 % des Français sont opposés à une augmentation de l’âge légal de la retraite, selon un sondage Ipsos réalisé samedi (7 janvier).
Les syndicats font preuve d’une rare unanimité contre le projet de loi, qu’ils se promettent de combattre dans la rue aussi longtemps qu’il le faudra. « Rien ne justifie une réforme aussi brutale », ont-ils écrit dans une déclaration commune publiée peu après les annonces gouvernementales. Une première mobilisation est prévue le 19 janvier.
Et les responsables politiques y vont aussi de leurs petites phrases. Ainsi de Jean-Luc Mélenchon, président de la France insoumise (LFI), qui soutient les syndicats et parle d’une « régression sociale ». Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, estime, quant à elle, que les annonces de Mme Borne marquent le début d’une « guerre sociale ».
« [Emmanuel] Macron veut que ça clash et espère que les syndicats peineront à mobiliser car le sujet lasse et il est dur de motiver les foules en janvier », analyse un syndicaliste chevronné pour EURACTIV.
Au fil des années, les réformes des retraites se sont faites dans la douleur, les gouvernements successifs se retrouvant souvent face à la rue. En 1995, une réforme visant les retraites des agents de la fonction publique avait virtuellement paralysé le pays pendant plus de trois semaines, avant que le gouvernement ne retire ses mesures les plus controversées.
Plus récemment, en 2019, M. Macron avait tenté de faire adopter une réforme des retraites universelle à points, créant des manifestations monstres. Le projet de loi n’avait jamais abouti, crise sanitaire oblige.
Le gouvernement a reçu un soutien clair de la part du chef du parti de droite Les Républicains dimanche (8 janvier), ce qui devrait assurer aux députés Renaissance la majorité simple dont ils ont besoin à l’Assemblée nationale pour faire adopter le projet de loi. L’ampleur et la force de la contestation syndicale seront suivies de près par le gouvernement.
Le projet de loi doit être présenté officiellement le 23 janvier, avant que les débats parlementaires ne démarrent début février.