Renew Europe : un groupe « hétérogène » désuni sur des questions essentielles

Quatre ans après que le parti d’Emmanuel Macron a pris la tête des libéraux au Parlement européen, le groupe peine à devenir la plateforme politique homogène ambitionnée, et des divisions sur des questions clés menacent son influence.

/ / / / Euractiv.com
Cover_EURACTIV_FDP_Renew 5
La fragmentation de la cohésion de Renew trahit une division idéologique, comme l’a rappelé un ancien eurodéputé du groupe parlementaire qui s’est confié à Euractiv. [EURACTIV,EPA/Nick Alipour ]

Quatre ans après que le parti Renaissance du président français Emmanuel Macron a pris la tête des libéraux au Parlement européen, les rebaptisant Renew Europe, le groupe peine à devenir la plateforme politique homogène ambitionnée, et des divergences sur des questions clés menacent son influence.

Les partis qui composent le groupe Renew restent en effet en désaccord sur plusieurs questions importantes, comme le montrent de nouvelles informations exclusives. En privé, des sources du groupe ont exprimé une certaine frustration à propos du Parti libéral-démocrate allemand (FDP) « pro-marché », à la tête du groupe dissident comprenant le Parti populaire pour la liberté et la démocratie néerlandais (VVD) de Mark Rutte et le Venstre danois, qui se sont régulièrement opposé à la majorité du groupe sur les politiques environnementales et la règlementation des entreprises.

Par exemple, les cinq eurodéputés du FDP ont voté contre des législations environnementales essentielles telles que l’élimination progressive des voitures à moteur à combustion et la directive sur la performance énergétique des bâtiments (DPEB). Ils ont également rejeté la directive sur le devoir de vigilance des entreprises, qui exige des entreprises qu’elles appliquent des normes de développement durable dans leurs chaînes d’approvisionnement.

« Nous pouvons clairement affirmer que le FDP est en désaccord avec la direction du groupe sur de nombreux sujets, tout particulièrement ceux qui sont particulièrement importants en ce moment », a déclaré à Euractiv Davide Ferrari, directeur de recherche à EU Matrix, une plateforme de recherche sur la politique européenne.

Le clivage est particulièrement visible dans les schémas de vote du groupe, selon les données compilées par EU Matrix pour Euractiv.

Au cours de ce mandat, la plupart des membres se sont alignés sur la majorité du groupe dans plus de 90 % des votes au Parlement européen. Cependant, les « dissidents » ont refusé de soutenir la majorité du groupe dans plus d’un cas sur dix, une « valeur relativement faible » en ce qui concerne l’alignement des votes, a déclaré M. Ferrari.

Entre affaires et environnement

La fragmentation de la cohésion de Renew trahit une division idéologique, comme l’a rappelé un ancien eurodéputé du groupe parlementaire qui s’est confié à Euractiv sous couvert d’anonymat. Il y a toujours eu des tensions idéologiques entre les parties du groupe favorables aux entreprises et celles qui sont orientées vers l’environnement, a-t-il rappelé.

« Il m’a semblé que le FDP était agacé lorsque les gens [soulevaient des questions environnementales] — ils se contentaient de parler “affaires, affaires, affaires” », a déclaré l’eurodéputé, ajoutant que le groupe avait tout de même réussi à trouver des compromis au cours des mandats précédents.

Les choses ont toutefois changé lorsque le parti d’Emmanuel Macron, Renaissance, a rejoint le groupe après les élections européennes de 2019, représentant un quart des eurodéputés du groupe. La délégation du parti français a alors réclamé que Stéphane Séjourné prenne la tête du groupe et imposé un changement du nom de celui-ci, alors nommé l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE).

L’arrivée du parti « plus progressiste » a réduit la capacité du groupe à identifier le « plus petit dénominateur commun », a souligné un membre actuel de Renew qui a demandé à ne pas être nommé.

« Les Français n’étaient peut-être pas aussi habitués à la démocratie parlementaire [orientée vers le consensus] », a pour sa part fait remarquer l’ex-eurodéputé.

Ulrike Müller, une eurodéputée allemande des Électeurs libres (Freie Wähler, FW), parti également membre de Renew, est d’accord avec ce constat : « Les Français raisonnent différemment, ils ne pensent pas tellement à la subsidiarité, ils donnent plutôt des ordres depuis le sommet, et puis ça marche », a-t-elle déclaré, ajoutant que sa délégation représentait donc souvent « une ligne allemande » avec le FDP pour faire contrepoids à la « prédominance française ».

Tout en soulignant que les désaccords n’étaient pas fondés sur les nationalités, le FDP a précisé que certaines approches divergeaient, comme l’a déclaré à Euractiv le chef de la délégation du FDP, Nicola Beer.

Une confrontation ouverte

Les dissensions vis-à-vis de la ligne du groupe se sont accrues au cours de cette législature, car « les partis [de droite] ont eu du mal à s’adapter à la nouvelle orientation », a noté M. Ferrari.

Il est intéressant de noter que cinq des neuf partis ayant le plus faible niveau d’alignement des votes parmi les trois grands groupes du Parlement européen font partie de Renew, y compris le FDP qui y occupe une place importante.

Les tensions latentes ont éclaté au grand jour au début de l’année après que le ministre allemand des Transports, Volker Wissing (FDP), s’est retiré à la dernière minute d’un accord visant à interdire les voitures à moteur à combustion à partir de 2035.

Cette décision a incité Emma Wiesner, une eurodéputée du Parti du centre suédois (Centerpartiet), à prendre la parole au Parlement européen et à réprimander ses collègues FDP du gouvernement allemand.

« Je m’adresse à vous en tant que jeune européenne libérale : s’il vous plaît […], arrêtez de bloquer les éléments cruciaux de notre paquet climat, comme l’interdiction des moteurs à combustion », a plaidé la Suédoise qui s’est exprimée en allemand.

Une autre confrontation ouverte concernant la ligne du groupe sur la politique fiscale de l’UE a été évitée de justesse en mai, lorsque Renew a trouvé un compromis sur une série de principes communs vagues, comblant le fossé entre la ligne de Renaissance en faveur de la flexibilité et l’austérité allemande.

En interne, la frustration est palpable : lors d’un récent évènement du groupe, un membre du personnel de Renew a ouvertement remis en question l’appartenance du FDP au groupe, ajoutant qu’il avait l’impression qu’il s’agissait d’un « parti de droite ordinaire ». De leur côté, certains eurodéputés français sont considérés comme « fondamentalement écologistes » par les adhérents du FDP.

Le rôle de faiseur de rois de Renew menacé

Les représentants de Renew tentent toutefois de faire bonne figure.

Les personnes proches de Renaissance et de la direction du parti reconnaissent que « beaucoup de traditions libérales et de pays différents » cohabitent au sein de Renew, les Allemands divergeant plus souvent que les autres de la ligne politique. Cependant, ils préfèrent y voir le témoignage de la « grande tradition de respect des différentes sensibilités » au sein du groupe parlementaire libéral.

« Les différences sont communiquées de manière transparente et il n’y a pas de surprise dans le comportement de vote », a expliqué un porte-parole de Renew à Euractiv.

Néanmoins, cette désorganisation menace l’influence et la position de Renew en tant que faiseur de rois capable d’obtenir des concessions de la part des Socialistes et Démocrates (S&D) et des conservateurs du Parti populaire européen (PPE), qui dépendent souvent du soutien des eurodéputés de Renew pour construire des majorités.

Le porte-parole a souligné que le parti s’est trouvé dans le camp des vainqueurs dans environ 94 % des votes (chiffre d’août 2023), donc plus souvent que les autres grands groupes parlementaires. Toutefois, une source proche du FDP a reconnu que le groupe perdait de l’influence sur des questions clés telles que la législation environnementale en raison de la scission de ses membres sur la question.

Les données de EU Matrix montrent que le FDP soutient à peine le groupe sur ces politiques, avec une convergence dans moins de la moitié des votes.

Quatre ans après que le parti Renaissance d’Emmanuel Macron a pris les rênes de Renew pour promouvoir son programme de réforme de l’Union, le groupe est toujours loin d’être un promoteur fiable de son programme en Europe.

« Il est vraisemblablement difficile de dicter quoi que ce soit depuis le sommet de ce groupe », a observé un eurodéputé S&D, qualifiant Renew de « moins hiérarchique que le PPE par exemple » et de « probablement le groupe le plus hétérogène » du Parlement européen.

Une source de Renew a suggéré de voir le verre à moitié plein : « Nous sommes d’accord sur l’essentiel ».

[Édité par Anne-Sophie Gayet]