Réseau électrique : l’UE opte pour une stratégie risquée d'investissements

L’Union européenne envisage de réaliser d’importants investissements dans son infrastructure énergétique, ce qui pourrait déplacer le risque financier de l’industrie vers les consommateurs et entraîner la présence de pylônes superflus ou peu utilisés.

EURACTIV.com
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Des « investissements anticipatifs » massifs devraient aider l’UE à avancer rapidement vers un réseau électrique neutre pour le climat. [Shutterstock/Janet Worg]

L’UE envisage de réaliser d’importants investissements dans son infrastructure énergétique, ce qui pourrait déplacer le risque financier de l’industrie vers les consommateurs et entraîner la présence de pylônes superflus ou peu utilisés.

Afin d’accomplir sa transition écologique, l’Europe doit investir près de 600 milliards d’euros dans les lignes à haute tension, les transformateurs et les câbles d’ici 2030. Ce qui représente un besoin d’investissement sans précédent dans le réseau électrique.

Zsuzsanna Pató, conseillère principale au sein du groupe de réflexion sur les énergies propres RAP, affirme que la transition « a provoqué une grande inadéquation » entre la production d’électricité et la capacité de transport.

Elle explique que la classique difficulté de relier la demande d’électricité à la production est exacerbée par la transition énergétique, qui implique de « déplacer le lieu de production de l’électricité tout en stimulant la demande grâce à l’électrification ».

Les sites propices à la production d’énergie, où le vent et le soleil abondent, sont souvent éloignés des anciennes centrales à charbon ou à gaz.

Le choix du moment est également important. « La pression est forte pour accélérer la construction du réseau afin d’éviter un écart croissant entre les énergies renouvelables et les nouvelles charges », explique Mme Pató.

Bruxelles mise sur une nouvelle approche pour résoudre le problème : les « investissements anticipés ». Contrairement aux investissements classiques, qui sont plus étroitement liés à la demande immédiate et à la demande prévue à court terme, les investissements anticipés permettent la construction de lignes et de câbles électriques bien plus importants que les besoins actuels.

Pylônes fantômes

Toutefois, si les projets d’énergie renouvelable ne se concrétisent pas ou si les prévisions de la demande d’électricité sont erronées, l’Europe pourrait se retrouver avec des « pylônes fantômes » et inutilisés.

Les défenseurs de l’approche anticipative soutiennent que ces importants investissements sont essentiels pour que l’UE puisse atteindre ses objectifs de décarbonation.

« Nous devons investir davantage. C’est inévitable. Et les régulateurs devraient agir en conséquence », souligne Nicolò Rossetto, chercheur à la Florence School of Regulation.

Normalement, les régulateurs européens de l’énergie contrôlent étroitement les investissements que les gestionnaires de réseau peuvent réaliser, et seuls les financements approuvés peuvent être récupérés auprès des consommateurs par le biais de tarifs de réseau plus élevés.

« La transition énergétique nécessite de réaliser des investissements anticipés tout en analysant soigneusement les risques associés pour garantir une répartition équitable entre toutes les parties concernées, y compris les consommateurs », a expliqué Rafael Muruais Garcia, chef par intérim du département des besoins du système énergétique à l’ACER, l’autorité de régulation de l’énergie de l’UE.

L’UE légifère sur les investissements anticipés

Le 11 avril, les eurodéputés voteront pour adopter le nouveau modèle de marché de l’électricité, l’avant-dernière étape de la loi. Les États membres devraient ensuite l’adopter dans les mois à venir.

La nouvelle loi stipule que « les autorités de régulation devraient encourager l’acceptation publique et l’utilisation d’investissements anticipés ». Elle ajoute plusieurs dispositions pour garantir que les autorités régulatrices autorisent la récupération des grands projets via les redevances de réseau facturées par les gestionnaires de réseau.

D’après Nicolás González Casares, eurodéputé espagnol de centre gauche (S&D) et négociateur en chef pour la nouvelle structure du marché de l’électricité, « les investissements anticipés joueront un rôle clé dans la réduction des goulets d’étranglement ».

Les risques pour les consommateurs

Dans la pratique, les investissements risquent souvent d’entraîner une sous-utilisation des réseaux, mais aujourd’hui, « nous répartissons le risque […] entre les consommateurs et les GRD [gestionnaires de réseaux locaux] », selon Zsuzsanna Pató.

Le fait de rendre les investissements « plus anticipés » — ce qui peut être fait dans le cadre du processus établi — « transfère une partie de ce risque aux consommateurs », a noté l’experte, qui ajoute que la portée de cette mesure devrait être une « décision réglementaire et politique ».

Ce transfert de risque peut se révéler très rentable pour les gestionnaires de réseau.

« On peut affirmer que les investissements anticipés et leur reconnaissance explicite dans les méthodologies tarifaires offrent aux entreprises de réseau la possibilité d’augmenter considérablement leur base d’actifs », a expliqué M. Rossetto.

Pour les gestionnaires de réseau, davantage d’investissements signifient des rendements plus élevés, tandis que les consommateurs assument les risques. Ce qui permet aux gestionnaires « de maîtriser le coût de leur capital », a-t-il ajouté.

La perspective de cette ruée vers l’or inquiète déjà les défenseurs des citoyens.

« Nous sommes sceptiques quant aux lignes électriques massives construites uniquement pour l’industrie, dont les coûts sont répercutés sur les consommateurs au lieu des entreprises, [qui sont] souvent exemptées des frais de réseau », a exprimé Dimitri Vergne, responsable de l’équipe énergie du groupe de défense des consommateurs BEUC.

[Édité par Anna Martino]