Semi-conducteurs : Intel demande davantage d’aides d’État à l’Allemagne pour deux mega fabs
Le fabricant de semi-conducteurs Intel souhaite obtenir plus que les 6,8 milliards d’euros promis par Berlin pour la construction de deux usines de semi-conducteurs ultramodernes en Allemagne, selon des médias.
Le fabricant de semi-conducteurs Intel souhaite obtenir plus que les 6,8 milliards d’euros promis par Berlin pour la construction de deux mega fabs — des usines de semi-conducteurs ultramodernes — en Allemagne, selon des médias.
Le quotidien allemand Handelsblatt a rapporté mercredi (8 février), en citant plusieurs sources gouvernementales anonymes, qu’Intel réclamerait près de 10 milliards d’euros d’aides publiques afin de garantir le vaste projet de construction de deux mega fabs de fabrication de semi-conducteurs à Magdebourg, dans le Land allemand de Saxe-Anhalt.
Le ministère allemand de l’Économie a toutefois refusé de confirmer ce chiffre. « La discussion est toujours en cours », a expliqué un porte-parole du gouvernement à EURACTIV.
À l’origine, la construction de ces usines Intel sur le site de Magdebourg devait débuter au premier semestre 2023, mais la société a ensuite repoussé cette date à 2024.
En mars 2022, Intel, troisième plus grand producteur de semi-conducteurs au monde, a annoncé un investissement colossal de 33 milliards d’euros en Europe afin d’agrandir ses usines existantes et d’établir de nouvelles installations sur le continent.
L’essentiel de l’investissement concerne deux mega-fabs qui devraient employer directement 3 000 travailleurs et générer 7 000 emplois pour les fournisseurs, pour un investissement total de 17 milliards d’euros. Si elle est confirmée, la nouvelle aide d’État portera la part publique de l’investissement de 40 à 58 %.
Un écart qui s’est creusé
En décembre, le ministre d’État aux Affaires économiques de Saxe-Anhalt, Sven Schulze, avait confié à EURACTIV que les aides d’État n’étaient qu’un des facteurs ayant permis à Magdebourg de se démarquer parmi 80 autres sites. Il a cité les énergies renouvelables, la stabilité politique et la qualité des infrastructures comme autres facteurs favorables.
Cependant, l’investissement, qui a d’abord rencontré un vif enthousiasme aux niveaux régional et fédéral, semble remis en question par une course aux subventions qui continue d’être menée avec des puissances mondiales telles que les États-Unis. Ces derniers ont adopté l’année dernière un ensemble important de mesures relatives aux semi-conducteurs afin de renforcer leur activité nationale de recherche et de production.
Benjamin Barteder, un porte-parole d’Intel, a refusé de commenter les révélations des médias, mais a reconnu que depuis la première annonce des plans d’investissement, la situation a évolué en raison des défis géopolitiques, de la baisse de la demande de semi-conducteurs et de l’inflation galopante.
« Nous nous efforçons de réduire l’écart de coût important avec d’autres sites en dehors de l’UE. Dans le contexte actuel, cet écart s’est creusé », a expliqué M. Barteder à EURACTIV. « Nous travaillons très étroitement avec nos partenaires gouvernementaux sur la meilleure façon de faire avancer le projet dans le contexte actuel. »
Ces initiatives publiques ont constitué une première réponse à une pénurie mondiale de semi-conducteurs due à l’explosion de la demande d’appareils électroniques au lendemain de la pandémie de Covid-19. Les semi-conducteurs sont toutefois rapidement devenus un levier géopolitique, Washington ayant eu recours à des restrictions de contrôle des exportations pour paralyser le secteur technologique chinois.
Course aux subventions à l’échelle mondiale
L’UE a répondu à ces mesures par le règlement européen sur les semi-conducteurs, qui règlemente les conditions d’octroi des aides d’État pour le financement des mega fabs de pointe. Alors que le Conseil et le Parlement se préparent à entamer des négociations interinstitutionnelles — appelées trilogues — sur ce dossier, le budget insuffisant pose question, ce dernier étant en deçà des ambitions de l’Europe.
Le règlement sur les semi-conducteurs de l’UE prévoyait 3,3 milliards d’euros pour les investissements en recherche et développement (R&D), un chiffre que les gouvernements européens aimeraient réduire encore. Le volet « aides d’État » reste entièrement entre les mains des États membres, ce qui fait craindre que seuls ceux qui ont les poches les plus profondes bénéficient de cette initiative.
Pourtant, la capacité financière de l’Europe semble dérisoire par rapport à l’allocation de 52 milliards de dollars de subventions des États-Unis. Bruxelles et Washington se sont engagés à plusieurs reprises à éviter une course aux subventions dans le cadre du Conseil du commerce et des technologies UE-États-Unis.
La situation a toutefois changé lorsque l’administration de Joe Biden a décidé d’adopter la loi américaine sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act, IRA), un ensemble de subventions que beaucoup dans l’UE considèrent comme une menace directe pour les capacités industrielles européennes, en particulier les constructeurs automobiles.
En outre, l’Europe a vu ses prix de l’énergie monter en flèche, la Russie ayant utilisé son approvisionnement en gaz comme levier politique à la suite de son attaque contre l’Ukraine. La fabrication de semi-conducteurs est une industrie à forte intensité énergétique, offrant ainsi aux fabricants une raison supplémentaire d’être attirés par les États-Unis.
« Les politiques concurrentes en matière de semi-conducteurs en Europe, aux États-Unis et dans d’autres grandes économies ont engendré une course aux subventions. L’Allemagne peut rivaliser, mais la situation est beaucoup moins évidente pour les États membres les plus petits et les plus pauvres », a indiqué à EURACTIV Niclas Frederic Poitiers, chargé de recherche au groupe de réflexion Bruegel.
« Si les règles relatives à ces aides d’État sont davantage fragilisées en réaction à l’IRA, cela pourrait conduire à une fragmentation du marché unique. »
Et maintenant ?
La hausse des prix de l’énergie, multipliés par plus de quatre au cours de l’année dernière, ainsi que des coûts de construction en Allemagne constitueraient le motif invoqué par Intel pour justifier sa demande de fonds supplémentaires issus de l’argent des contribuables.
Selon le Handelsblatt, Intel aurait soulevé la question auprès du ministère fédéral de l’Économie il y a quelques semaines, suscitant son mécontentement. Celui-ci semble en effet considérer que les calculs d’Intel ne portent pas uniquement sur les coûts énergétiques mais aussi sur une technologie plus avancée que l’entreprise souhaite utiliser.
Berlin se trouve dans une situation difficile dans la mesure où le montant de l’aide d’État avait déjà été fixé dans le budget fédéral, sans marge de manœuvre financière pour le modifier. La prochaine réunion devrait avoir lieu vendredi (10 février). Le projet global ne semble toutefois pas menacé pour le moment.
Oliver Noyan a contribué à la rédaction de cet article.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]