Sommet européen : la position de Budapest sur la question de l’embargo sur le pétrole russe
La Hongrie campe sur ses positions, et la perspective que le sixième paquet de sanctions contre la Russie, y compris l’interdiction des importations de pétrole russe, soit approuvé avant le sommet de l’UE de ce lundi (30 mai) semble s’amenuiser.
La Hongrie campe sur ses positions, et la perspective que le sixième paquet de sanctions contre la Russie, y compris l’interdiction des importations de pétrole russe, soit approuvé avant le sommet de l’UE de ce lundi (30 mai) semble s’amenuiser.
Selon des diplomates européens, le reste du paquet est prêt et pourrait être mis en œuvre rapidement si la Hongrie décidait d’abandonner son opposition à une telle mesure.
Le mois dernier, Budapest a affirmé que l’arrêt des importations de pétrole russe serait un coup trop dur porté à son économie, puisque le pays enclavé ne peut pas facilement accéder au pétrole venant d’ailleurs.
Ce paquet de mesures va bien au-delà de l’accord des dirigeants européens visant à éliminer progressivement les combustibles fossiles russes « dès que possible », a écrit le président hongrois Viktor Orbán dans une lettre adressée au président du Conseil européen Charles Michel en début de semaine lui demandant de ne pas aborder la question des sanctions dans le cadre de l’ordre du jour du sommet.
« Si elles étaient adoptées, les sanctions proposées provoqueraient immédiatement de graves perturbations de l’approvisionnement en Hongrie et porteraient atteinte à nos intérêts vitaux en matière de sécurité énergétique », a écrit M. Orbán.
« En outre, elles augmenteraient les prix du carburant d’environ 55 à 60 % à un moment où les prix de l’énergie sont déjà au plus haut depuis 40 ans », a-t-il poursuivi.
La Hongrie a déclaré qu’il lui faudrait jusqu’à quatre ans pour s’affranchir du pétrole brut russe, ce qui nécessiterait des investissements d’environ 750 millions d’euros pour moderniser les raffineries et agrandir un gazoduc amenant le pétrole depuis la Croatie.
Elle a également déclaré que la conversion à plus long terme de son économie pour s’affranchir du pétrole russe pourrait coûter jusqu’à 18 milliards d’euros, et elle compte sur l’Union européenne pour fournir les fonds nécessaires à une telle transition.
Aujourd’hui, la majeure partie du pétrole hongrois provient du gazoduc Druzhba, alimenté par la Russie, qui traverse la Slovaquie, la République tchèque et la Hongrie. Ces trois pays enclavés de l’UE seraient ceux qui auraient le plus de mal à trouver d’autres sources d’approvisionnement en pétrole et ont manifesté leur opposition à un embargo pétrolier.
La Commission européenne s’est efforcée de rallier la Hongrie à sa cause. Dans son plan d’élimination progressive des combustibles fossiles russes, elle a prévu des sources de financement supplémentaires qui pourraient être acheminées par l’intermédiaire du Fonds Covid-19 pour la reprise et la résilience afin d’aider les États membres du bloc à se passer du gaz russe.
La proposition de l’exécutif européen a également levé certains critères du principe consistant à ne pas causer de préjudice important, ce qui permettrait des investissements supplémentaires dans les infrastructures de combustibles fossiles. La Commission estime que 1,5 à 2 milliards d’euros supplémentaires sont nécessaires dans toute l’UE pour le pétrole et 10 milliards d’euros pour le gaz.
« Étant donné la situation dans laquelle nous devons être en mesure d’investir dans les infrastructures pétrolières et gazières […], le règlement autorise une dérogation limitée et ciblée au principe consistant à ne pas causer de préjudice important uniquement pour ces objectifs », a indiqué un fonctionnaire européen.
Selon un fonctionnaire européen, la Hongrie pourrait bénéficier d’un financement de 345 à 346 millions d’euros, ce qui représente toutefois moins de la moitié de la somme de 750 millions d’euros demandée par le pays pour sa modernisation.
En outre, l’acheminement d’une grande partie de cet argent par le biais du fonds Covid-19 pose un problème important à Budapest, puisque la part de la Hongrie est actuellement bloquée parce que le pays ne remplit pas les critères relatifs à l’État de droit.
Selon M. Orbán, le plan de la Commission est insuffisant. Dans sa lettre à M. Michel, il a critiqué la proposition, affirmant qu’elle ne prévoit pas d’aide supplémentaire pour les États membres enclavés et qu’elle ne donne aucune indication sur les « modalités et le calendrier » des financements destinés à diversifier les infrastructures liées aux combustibles fossiles.
M. Orbán a également souligné que les fonds pour la reprise seraient problématiques, affirmant qu’ils ne sont « pas accessibles de manière égale ».
Toutefois, certains craignent que le fait de céder à la Hongrie ne rabaisse les normes en matière d’État de droit et que, si Budapest est activement indemnisée pour l’interdiction du pétrole, d’autres États puissent également prétendre à une indemnisation.
Entre-temps, Budapest a clairement fait savoir qu’elle ne souhaitait pas que les sanctions soient abordées lors de la réunion qui aura lieu cette semaine. Les diplomates européens ont expliqué que les sanctions risquaient de « faire exploser » les discussions du sommet européen.
Dans sa lettre à M. Michel, M. Orbán écrit : « La Hongrie n’est pas en mesure d’accepter le 6e paquet de sanctions tant que les négociations n’auront pas permis de résoudre toutes les questions en suspens. Les solutions doivent passer avant les sanctions ».
Les alternatives à une interdiction totale du pétrole
Si la Hongrie ne devait pas soutenir le sixième paquet dans sa version actuelle, il existe des alternatives qui pourraient tout de même permettre son adoption. Par exemple, les dirigeants pourraient choisir de
- Diviser le paquet et le faire passer sans l’interdiction du pétrole. Cependant, cela risque d’être un aveu public d’échec et l’Ukraine fait pression pour que l’interdiction du pétrole soit adoptée, ce qui est néanmoins peu probable.
- Sanctionner uniquement les livraisons d’énergie par voie maritime, et non le pétrole acheminé par gazoduc dont la Hongrie dépend. Toutefois, cette mesure toucherait de manière disproportionnée certains États membres de l’Union et entraînerait des variations de prix des carburants en Europe.
- Appliquer des droits de douane sur le pétrole russe pour en rendre l’importation plus coûteuse et affecter les recettes à la reconstruction de l’Ukraine. Cela inciterait à diversifier les approvisionnements en dehors de la Russie, mais les droits de douane seraient probablement reportés sur les consommateurs et aggraveraient la crise énergétique.
Bien que les ambassadeurs de l’UE doivent se sont réunis dimanche (29 mai) pour tenter de trouver un accord de dernière minute avant le sommet, il semble de plus en plus improbable qu’un accord puisse être dégagé avant le sommet qui débute aujourd’hui à partir de 16 heures.
L’opposition de Budapest semble avoir irrité de nombreux autres États membres de l’UE, notamment les pays baltes, la Pologne et les pays nordiques.
« La Hongrie a reçu des engagements pour tout ce qui était techniquement et pratiquement raisonnable, mais s’ils veulent commercer avec des criminels de guerre, c’est leur choix », a indiqué un diplomate d’Europe de l’Est mécontent.
Les sanctions de l’UE nécessitent un accord unanime, mais certains fonctionnaires européens se sont penchés sur des options légales sur la manière de contourner les éventuels blocages.
L’une de ces options inclut les États membres de l’UE imposant des sanctions de manière bilatérale à Moscou.
Interrogé pour savoir si avancer sur le paquet de sanctions avec vingt-six États membres, sans la Hongrie donc, serait une option, le diplomate européen a répondu que « techniquement tout est possible, c’est aussi politiquement possible ».
Toutefois, les fonctionnaires européens ont fait savoir qu’une telle solution ne serait envisagée qu’en « dernier recours », car elle nuirait au sentiment d’unité que le bloc veut projeter à Moscou.
Il pourrait y avoir une certaine sympathie, surtout du côté de la Commission européenne, pour poursuivre les négociations sur le paquet tel quel aussi longtemps qu’il faudra pour convaincre la Hongrie, même si cela prend jusqu’au prochain sommet de l’UE, étant donné que l’interdiction du pétrole n’entrerait pas en vigueur avant six à huit mois.
De nombreux États membres bellicistes sont également favorables à l’adoption d’un paquet complet plutôt que de risquer de montrer le manque d’unité du bloc en n’adoptant que certaines parties du paquet.
En outre, éviter un accord sur l’interdiction pure et simple du pétrole russe pourrait être mal accueilli par l’Ukraine.
« Combien de semaines encore l’UE va-t-elle essayer de se mettre d’accord sur un sixième paquet ? », a demandé le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans un récent discours, ajoutant que Moscou recevait un milliard d’euros par jour de l’UE pour ses approvisionnements en énergie.
« La pression sur la Russie revient littéralement à sauver des vies. Et chaque jour de tergiversation, de faiblesse, de querelles diverses ou de propositions visant à “pacifier” l’agresseur aux dépens de la victime signifie simplement que davantage d’Ukrainiens sont tués », a-t-il poursuivi.
Les commentaires de M. Zelensky visaient aussi clairement la Hongrie.
« Bien sûr, je suis reconnaissant envers les amis qui soutiennent de nouvelles sanctions. Mais d’où vient le pouvoir des personnes qui bloquent ce sixième paquet ? Pourquoi sont-ils autorisés à détenir un tel pouvoir ? », a-t-il demandé.