Un ancien commandant adjoint de l’OTAN rejette les arguments avancés par les États-Unis pour s’emparer du Groenland

Le général Sir Rupert Smith revient sur l’attaque américaine contre le Venezuela, les interventions occidentales passées en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie, et explique pourquoi les soldats doivent parfois désobéir aux ordres.

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Manifestation devant l'ambassade américaine à Copenhague, condamnant les pressions exercées par les États-Unis sur le Groenland et le Danemark. [Getty Images/Ricardo Ramirez_NurPhoto]

L’attaque américaine contre le Venezuela et la capture du dirigeant contesté Nicolás Maduro ont suscité une condamnation internationale, de nombreux dirigeants, avocats et analystes avertissant que cette intervention est illégale et risque d’encourager la Russie et la Chine à lancer (à nouveau) des offensives similaires contre l’Ukraine et Taïwan

Les évènements de samedi 3 janvier ont également attisé les craintes en Europe que Donald Trump ne mette bientôt à exécution sa promesse d’envahir le Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark, le président américain et d’autres responsables du pays ayant fortement intensifié leurs menaces d’annexion de ce territoire danois riche en minerais ces derniers jours.

Pour décrypter ces évolutions et leurs implications, Euractiv s’est entretenu avec le général Sir Rupert Smith, ancien commandant suprême adjoint des forces de l’OTAN en Europe entre 1998 et 2001, et auteur d’un ouvrage de référence sur la guerre contemporaine.

Ce qui suit est une transcription éditée de l’entretien.

Comment évaluez-vous l’attaque américaine contre le Venezuela ?

Ma première réaction est la même que celle de la majorité de la presse : il s’agit d’un mépris des normes de comportement interétatique. Il me semble qu’il s’agit d’une attaque armée d’un pays contre un autre, ce qui viole la Charte des Nations unies, dont les deux pays sont signataires.

Les États-Unis semblent croire que le renversement de Maduro leur permettra, en substance, de contrôler le Venezuela. S’agit-il d’un objectif militaire légitime ?

Ce n’est pas un objectif militaire, mais un objectif politique. L’armée n’est qu’un outil utilisé par les États-Unis pour atteindre cet objectif.

Mais si les États-Unis pensent vraiment ce qu’ils disent, à savoir qu’ils vont désormais diriger le Venezuela, alors les autres pays s’attendront à ce qu’ils assument les conséquences de leurs actes. En d’autres termes, s’ils ont cassé quelque chose, ils doivent le réparer. Nous avons déjà vu cela se produire en Irak et en Afghanistan.

Pensez-vous que l’attaque américaine contre le Venezuela soit potentiellement aussi malavisée que les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan ?

Qui sait ? Mais compte tenu de ce que les États-Unis ont fait au Venezuela, et du fait qu’ils disent au Venezuela que s’il ne fait pas ce qu’ils veulent, ils reviendront et recommenceront, je pense que nous sommes sur une pente glissante… Mais je ne pense pas que ce sera comme en Irak, car les États-Unis ne vont pas déployer beaucoup de troupes sur le terrain et ils n’ont pas renversé l’armée vénézuélienne.

Depuis l’attaque, Trump et d’autres responsables américains ont intensifié leurs menaces d’annexion du Groenland, affirmant que les États-Unis en ont besoin pour réduire la présence de la Russie et de la Chine dans l’Arctique. Est-ce un argument légitime ?

Non. Quel est l’argument militaire pour envahir le Groenland ?

Les États-Unis sont déjà présents là-bas. Les sous-marins américains sont sous la glace arctique depuis des décennies. L’intérêt de l’OTAN est qu’elle fait déjà partie de vos défenses. Le Danemark est un allié, n’est-ce pas ? Trump avance un argument économique pour annexer le Groenland, mais ce n’est pas un argument militaire.

Que pensez-vous alors de l’argument économique en faveur de l’acquisition du Groenland, à savoir qu’il possède de nombreux minéraux essentiels dont les États-Unis ont besoin ?

Je n’accepte certainement pas l’argument qui dit : « Cet endroit possède beaucoup de minéraux. Je veux ces minéraux. Par conséquent, je veux cet endroit. » Bien sûr, vous pouvez vouloir plus de ressources. Mais alors, vous devriez les acheter.

C’est ce que nous faisons : nous faisons du commerce. On ne va pas tuer tout le monde. Si nous empruntons cette voie, je pense que c’est une très mauvaise voie.

Pensez-vous que la perception qu’ont les soldats de la légalité — ou de la moralité — de certaines actions militaires devrait influencer leur comportement ?

Oui. Obéir aux ordres n’est pas une défense.

En substance, c’est ce dont il était question lors des procès de Nuremberg [procès des dirigeants nazis après la Seconde Guerre mondiale, NDLR]. Et depuis lors, dans des endroits comme La Haye, la responsabilité des hauts commandants est un élément majeur du procès.

Plus un commandant est haut placé, plus le poids de la responsabilité est lourd. Sinon, vous pourriez donner des instructions à quelqu’un pour qu’il fasse x, y ou z, et vous créeriez une situation où quelqu’un serait coupable alors qu’il ne fait que ce que vous lui avez ordonné de faire.

Vous étiez commandant adjoint de l’OTAN pendant le bombardement de la Serbie en 1999. Cette action a été jugée « illégale mais justifiée » par la Commission internationale indépendante sur le Kosovo, qui a fait valoir qu’elle était nécessaire pour protéger les Albanais de souche contre les attaques serbes. Comment avez-vous abordé la question de la légalité et de la moralité de cette intervention à l’époque ?

Dans mon livre [L’utilité de la force : L’art de la guerre aujourd’hui, NDLR], je décris ma réflexion à ce sujet et ma décision de participer ou non à cette intervention. Et j’ai décidé que je le ferais, en me basant sur le fait que si je marchais dans la rue et que j’entendais clairement une femme se faire violer dans sa maison, alors j’étais en droit de faire irruption dans sa maison et de la sauver. Et c’était, de manière très simplifiée, la situation au Kosovo.

Que doit faire un soldat s’il estime qu’on lui demande de faire quelque chose d’illégal ?

Il doit démissionner.

Mais n’oubliez pas : c’est le gouvernement qui fait les lois. Un soldat ou un commandant peut donc avoir des inquiétudes, mais le gouvernement continuera à lui dire : « Tout va bien. La force fait le droit. J’approuve. » Il peut donc être très difficile de refuser d’obéir à un ordre, en particulier dans une autocratie ou une dictature.

Note : le général Sir Rupert Smith est le mari d’Ilana Bet-El, rédactrice en chef adjointe et éditorialiste pour Euractiv.