« Une forêt non gérée est plus propice aux incendies », selon Albert Maillet, directeur à l’ONF

Dans un entretien accordé à EURACTIV France, Albert Maillet, directeur forêts et risques naturels de l'ONF insiste sur l'importance de gérer la forêt pour diminuer les risques d'incendies

Euractiv France
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Albert Maillet, directeur forêts et risques naturels de l'ONF [ONF]

L’heure est à la reconstruction dans les forêts françaises. 60 000 hectares doivent renaître de leurs cendres après les incendies ravageurs de l’été. Elles doivent également muter dans leur ensemble, changer de forme et de visage pour devenir plus résistantes, plus résilientes face au changement climatique. La forêt de demain se conçoit maintenant. Une tâche confiée à l’Office national des forêts (ONF), établissement public qui gère 25 % des forêts de l’hexagone. Dans un entretien accordé à EURACTIV France, son directeur Albert Maillet, insiste : pour diminuer les risques, la gestion est fondamentale.

Albert Maillet est directeur forêts et risques naturels de l’ONF

Le bilan de l’été est très lourd : 60 000 hectares de forêt partis en fumée en quelques mois. La France a-t-elle rejoint l’Espagne ou la Grèce, ces pays sujets aux incendies réguliers de grande ampleur ?

Avec 60 000 hectares de forêt brûlée, nous sommes à près de six fois la moyenne de ces dernières décennies, qui tourne autour de 10 000 hectares par an. De tels ordres de grandeur montrent que nous avons quitté les simples variations aléatoires. Nous sommes désormais dans une situation nouvelle.

Jusqu’à présent, la France brûlait nettement moins que les autres pays méditerranéens. Cette situation est en train de changer progressivement. Les surfaces brûlées restent impressionnantes, mais nous avons déjà connu il y a 15-20 ans des feux de cette ampleur. En revanche, pour la première fois, cela ne concerne pas seulement le Sud du pays. Un quart des incendies ont eu lieu dans la moitié Nord cette année. Du jamais-vu.

Les incendies de la forêt girondine en particulier ont marqué les esprits. Les flammes ont dévasté plus de 20 000 hectares de pins. De tels feux dans le Sud-ouest de la France ont aussi un caractère inédit…

Nous en avons beaucoup parlé – dans les médias notamment – car il y a eu d’importantes évacuations, et la filière forestière a été particulièrement impactée. Et puis, chose inhabituelle, cela s’est produit dans le Sud-ouest, alors que les feux importants concernent plus souvent le Sud-est. Ils étaient également très concentrés dans le temps et l’espace.

Mais la forêt de Gironde et des Landes, essentiellement privée, n’est pas représentative des forêts françaises du fait de leur caractère très homogène sur d’importantes surfaces. Dans les autres régions, les forêts, et notamment les forêts publiques que nous gérons, sont généralement très diversifiées. La forêt française est composée de deux tiers de feuillus, et un tiers de résineux. En Allemagne par exemple, il y a beaucoup plus de résineux.

Dans le cadre du Plan de relance dédié au renouvellement forestier qui a démarré en 2020, l’ONF a prévu de repeupler les forêts en achetant près de cinq millions de plants. Sont-ils destinés aux surfaces détruites par les incendies ?

Ce plan concerne très marginalement les surfaces incendiées. La stratégie de l’ONF est plutôt d’exploiter au maximum le processus de cicatrisation naturelle. Certains arbres comme les chênes peuvent par exemple repousser à partir des racines souterraines qui survivent aux incendies.

Ce nouvel arbre sera beaucoup plus résistant qu’un jeune plant, élevé en pépinière, qu’on viendrait planter sur un terrain lunaire, sec, en plein soleil. Autre exemple : lors d’un incendie, les pommes de pins du Pin d’Alep s’ouvrent avec la chaleur, libérant ainsi des graines qui peuvent ensemencer le sol après le passage du feu.

Nous allons donc laisser passer une année pour évaluer le phénomène de cicatrisation. Nous verrons ensuite s’il faudra replanter ou non.

Combien faut-il de temps pour qu’une forêt se repeuple naturellement après le passage d’un feu ?

Après 3 à 5 ans, un couvert végétal s’est déjà installé. On ne voit plus de cendres sur le sol. Concernant la repousse des arbres, cela dépend beaucoup du type de forêt. Globalement, il faut attendre 30 à 40 ans.

Autre facteur important : la fréquence des feux. Au cours de leurs passages, les incendies peuvent modifier les espèces qui repoussent en sélectionnant progressivement les plus adaptées au feu. C’est le cas des pinèdes d’Alep dans le sud de l’Europe, capables de se reconstituer de manière naturelle après un incendie.

Si le feu passe une fois tous les siècles, la forêt aura le temps de cicatriser. Mais si c’est tous les dix ans ou plus fréquent, elle régresse et à terme disparaît. Dans le Sud-Est de la France, il n’y a plus un seul arbre à certains endroits, simplement de la garrigue basse.

À plus long terme, quelle est la stratégie de l’ONF pour rendre la forêt moins vulnérable aux feux ?

La composition de la forêt et surtout la structure du combustible joue un rôle très important dans la dynamique du feu. Pour allumer un feu dans votre cheminée, vous commencez par y mettre du papier journal, puis du petit-bois, des branchettes et enfin de grosses bûches au-dessus. On allume ensuite le journal, et tout s’embrase. Si on allume les bûches en premier, le feu ne prend pas.

En forêt, le feu démarre au sol, dans le sous-bois. La broussaille est le « journal » de la forêt. C’est par là qu’il va se propager rapidement avant de prendre de la puissance en attaquant les arbres jusqu’aux cimes.

Toute la stratégie, aujourd’hui, est donc d’affaiblir le sous-bois. En plus du débroussaillement indispensable, nous pouvons choisir des espèces qui empêchent la lumière d’atteindre le sol, limitant ainsi la pousse des broussailles. Il est également possible d’adapter la sylviculture en resserrant les pieds d’arbres.

Dans sa stratégie européenne pour protéger les forêts, l’UE défend la « libre évolution » des « forêts primaires et anciennes » pour protéger la biodiversité. N’est-ce pas contradictoire avec une gestion basée sur le contrôle ?

Si nous parlons de biodiversité, le raisonnement est compréhensible. Mais lorsque nous abordons le risque, cela prend une tout autre tournure.

Une forêt non gérée est plus propice aux incendies qu’une forêt gérée. C’est physique. En exploitant du bois, nous retirons de la biomasse combustible. Après avoir débroussaillé, le feu n’a plus rien à se mettre sous la dent. Il ne faut pas non plus aller trop loin, car une extraction brutale peut aussi éclairer le sol et favoriser le sous-bois.

Mais l’homme doit intervenir. Un système en libre évolution est bien plus dangereux. La nature seule ne diminue pas les risques.

L’ONF met en avant la nécessité de créer des « forêts mosaïques » pour améliorer leur résistance. Qu’est-ce à dire ?

Certaines espèces vont mieux résister que d’autres au changement climatique. Le chêne par exemple résiste mieux que le hêtre. Il va donc falloir introduire du chêne. Il ne s’agit pas de remplacer tous les arbres d’une forêt, ce n’est pas de l’agriculture : il y a des populations de hêtres plus résistantes que d’autres sur le plan génétique.

D’où l’intérêt de la mosaïque. Une forêt doit ressembler à un habit d’arlequin : un ensemble cohérent avec de la diversité. Nous ne partons pas de zéro, c’est un concept que nous appliquons déjà, mais qu’il va falloir renforcer pour améliorer la résistance générale de la forêt française.

Dans le cadre d’un travail d’expertise sur la sensibilité des arbres à la sécheresse, nous avons déjà classé une vingtaine d’espèces, que nous allons favoriser et mélanger.

Comment parvenir à ce mélange d’essences ?

Dans les forêts en sylviculture, par exemple, il y a généralement trois ou quatre essences secondaires qui cohabitent avec l’espèce exploitée. Face au réchauffement climatique, la stratégie consiste à faire monter en puissance d’autres espèces déjà présentes mais plus résistante que l’essence principale. On change juste les doses du cocktail.

Autre possibilité : faire monter des espèces cousines, par de la migration assistée. Nous avons par exemple planté du hêtre dans les Vosges, en allant chercher des graines dans les hêtraies du massif de Sainte-Baume dans le sud de la France (Var). Ces peuplements ont connu des climats secs, depuis des siècles, ils seront donc plus résistants que les hêtres des Vosges face au réchauffement climatique.

Dernière possibilité : en plantant directement des espèces différentes, mieux adaptées. Ce que nous faisons dans le cadre du Plan de relance pour reconstituer les forêts domaniales détruites par le dépérissement climatique ou les attaques d’insectes ravageurs. Mais valoriser les mécanismes de reconstitution naturels reste notre priorité.

Une mission de l’ONF consiste aussi à faire des patrouilles, de la surveillance, de la détection de feux naissants, du débroussaillage et de l’encadrement de travaux (pistes d’accès pour permettre aux pompiers de circuler par exemple). Votre zone d’action concerne aujourd’hui seulement 15 départements du Sud de la France. Compte tenu de l’augmentation des risques et de l’étalement des zones à risques, n’est-ce pas trop restreint ?

Il y a cinq ans je vous aurais dit qu’il n’y avait pas forcément besoin d’étendre cette zone, les dispositifs en place en Sud-est et Sud-ouest étant alors cohérents avec la situation du risque d’incendies en France. Mais aujourd’hui, face à l’accélération rapide du changement climatique la discussion s’ouvre en effet. Comme le risque n’est plus aussi concentré qu’avant, la question de l’extension des politiques de prévention au-delà de leurs aires d’intervention « historiques » se pose.

N’aurait-il pas fallu le faire plus tôt ? Ces cinq dernières années les épisodes de sécheresse se sont intensifiés partout en France…

C’est compliqué de prendre des décisions aussi lourdes de conséquences sans avoir bien analysé en amont que nous avons, non pas une certitude, mais au moins une assez bonne probabilité de ne pas s’engager sur des pistes inadaptées, car ce sont des mesures coûteuses en argent et moyens humains.

Cet été, des députés (LFI), des sénateurs (Républicains) reprochaient à l’Etat de diminuer continûment les moyens de l’ONF. Les effectifs sont passés d’environ 12 000 en 1999 à près de 8 000 aujourd’hui. Ne faut-il pas, selon leurs propres mots, « réinvestir dans la forêt » ? 

Ce débat concerne le gouvernement et les parlementaires, l’ONF n’a pas vocation à y intervenir. Nous pouvons en revanche apporter deux éléments factuels. D’abord, le risque zéro n’existant pas, les moyens ne peuvent augmenter indéfiniment face à cette cible inatteignable. La mission de l’ONF consiste donc surtout à savoir comment optimiser les moyens octroyés pour remplir de manière optimale les missions qui lui sont confiées.

Il est évident que le changement climatique va aggraver les incendies, toujours plus étendus géographiquement. L’équilibre actuel entre objectifs et moyens va donc s’en trouver modifié. Il appartient aux décideurs politiques, économiques et de manière plus générale aux différents acteurs de la société de s’emparer de ce sujet, et de voir comment ils souhaitent intégrer, demain, cette révolution que constitue le changement climatique pour la forêt et sa gestion.