Vaccins, dépistages… Quand les pharmaciens empiètent sur le travail des médecins
Un récent rapport met en lumière l’élargissement du rôle des pharmaciens, qui offrent désormais une gamme étendue de services de santé au‑delà de la simple délivrance de médicaments. Cette évolution suscite des inquiétudes parmi les médecins.
Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les pharmacies de toute l’Europe ont élargi leurs services pour inclure la vaccination. Dans un rapport publié mardi 23 septembre, le Groupement pharmaceutique de l’Union européenne (PGEU) a noté que c’était désormais le cas dans 16 États membres de l’UE.
Représentant plus d’un demi-million de pharmaciens, le groupe a constaté que les pharmacies en Europe fournissent désormais près de 50 services distincts, notamment des programmes de sevrage du tabac, des tests au point de service et des dépistages. Les services pharmaceutiques ne sont plus « supplémentaires », mais « un élément central de la prestation moderne des soins de santé », selon le PGUE.
La secrétaire générale du PGEU, Ilaria Passarani, a déclaré que cette tendance reflète la pression croissante à laquelle sont confrontés les systèmes de santé, en raison notamment de la pénurie de personnel, du vieillissement de la population et de l’augmentation des taux de maladies chroniques.
« Les pharmaciens ont tous suivi au moins cinq ans de formation professionnelle et les pharmacies sont les lieux les plus accessibles pour les soins de santé. Si ces services sont mis en place, les patients et les systèmes de santé y gagnent tous les deux », a-t-elle confié à Euractiv.
Ilaria Passarani a ajouté que l’étude est également un appel à l’action pour les décideurs politiques afin qu’ils mettent en place « des cadres qui reconnaissent les soins essentiels » dispensés par les pharmaciens et « intègrent de manière permanente et financent les services reconnus dans les soins primaires ».
Elle a fait valoir que les pharmacies pourraient également contribuer à prévenir la résistance aux antimicrobiens (RAM) en testant si un mal de gorge est d’origine bactérienne ou virale, réduisant ainsi l’utilisation inutile d’antibiotiques.
Les médecins tracent une ligne
Certains États membres de l’UE ont déjà pris des mesures pour élargir les responsabilités des pharmaciens.
Par exemple, en Allemagne, la ministre de la Santé, Nina Warken, a récemment annoncé des réformes permettant aux pharmaciens d’administrer davantage de vaccins, d’effectuer des dépistages supplémentaires et, dans certains cas, de délivrer eux-mêmes des médicaments sur ordonnance.
Cette décision a suscité une vive réaction au sein de la communauté médicale. Dans une lettre ouverte, les associations de médecins allemands ont exprimé leur « grande inquiétude » face aux projets du ministère et ont mis en garde contre le fait de confier aux pharmacies des tâches nécessitant des qualifications médicales.
« Le principe du double contrôle — les médecins diagnostiquent et prescrivent, les pharmaciens vérifient et délivrent les médicaments — est un élément clé de la qualité des soins prodigués aux patients », peut-on lire dans la lettre. Les associations estiment que l’affaiblissement de ce principe pourrait entraîner des traitements médicamenteux dangereux, une fragmentation des soins et une perte de sécurité pour les patients. Permettre aux pharmaciens de délivrer des médicaments pour des maladies chroniques ou des « affections sans complication » reviendrait à « franchir une ligne rouge », selon elles.
Dans d’autres pays, cette ligne a été franchie depuis longtemps.
En mars 2024, l’Irlande a introduit une nouvelle règlementation permettant aux pharmaciens de prolonger la validité de certaines ordonnances jusqu’à 12 mois. À partir de janvier 2026, ils pourront prescrire des médicaments pour une liste initiale de huit affections, telles que le zona et l’herpès labial, et cette liste devrait s’élargir au fil du temps.
« Nous constatons dans toute l’Europe que les pharmaciens ont pris davantage de responsabilités depuis nos dernières études il y a cinq ans », a indiqué Clare Fitzell, présidente du PGEU, à Euractiv.
En dehors des 13 pays qui autorisent les pharmaciens à délivrer des médicaments sur ordonnance en cas d’urgence, Clare Fitzell a posé la question suivante : « Où les patients peuvent-ils se rendre en dehors des heures de travail normales ? » Elle a souligné qu’en raison de leur expertise des médicaments, les pharmaciens possèdent les compétences et les connaissances nécessaires pour cela. De plus, les mettre à contribution permettrait de réduire la pression sur le système de santé.
Dans sa vision pour 2030, le PGEU cite le Canada comme exemple de pays où les pharmacies ont pris un rôle plus important de manière rentable. Dans le pays, les pharmaciens gèrent des programmes de gestion des médicaments pour les patients atteints de maladies chroniques, surveillent les traitements et prescrivent même de manière indépendante — un modèle qui, selon le groupe, s’est avéré rentable et a amélioré les résultats pour les patients.
Pour les pharmaciens européens, le défi consistera à convaincre les gouvernements d’élargir leur rôle tout en rassurant les médecins sur le fait que la sécurité des patients ne sera pas compromise.
(asg)