IRA : face aux États-Unis, l’UE se contente de miettes

La rencontre entre Ursula von der Leyen et Joe Biden vendredi dernier à Washington avait pour objectif d’obtenir des contreparties à l'IRA, mais elle n'a fait qu'accentuer une réalité déconcertante : la réponse européenne n'est pas à la hauteur du plan d'investissement américain.

European Commission President von der Leyen visits Washington
Face à un tel péril, la seule chose à faire pour l’Union Européenne serait de créer les mêmes dispositifs que les Américains. Mais une grande partie des hauts fonctionnaires de la Commission européenne résistent, par allergie congénitale à l’intervention de l’État dans l’économie. [BONNIS CASH/EPA-EFE]

La rencontre entre Ursula von der Leyen et Joe Biden vendredi (10 mars) à Washington avait pour objectif d’obtenir des contreparties à l’Inflation Reduction Act (IRA), mais elle n’a fait qu’accentuer une réalité déconcertante : la réponse européenne n’est pas à la hauteur du plan d’investissement américain.

Emmanuel Maurel est député européen, membre du groupe de la Gauche et spécialiste des questions relatives au commerce international.

Dès septembre 2022, Joe Biden présentait l’IRA, un vaste plan d’investissements qui subventionne l’économie américaine à hauteur de 370 milliards de dollars pour accélérer sa transition écologique.

Cette politique hyper volontariste est parfaitement légitime, car les États-Unis sont les deuxièmes émetteurs mondiaux de CO2 après la Chine.

Mais ce « Green Deal Made in USA » aura d’immenses répercussions hors de ses frontières, en premier lieu sur notre industrie.

Protectionnisme assumé

Tel qu’il est conçu et mis en œuvre, l’IRA menace plusieurs millions d’emplois d’ouvriers qualifiés, de techniciens et d’ingénieurs en Europe. En outre, il tombe au pire moment : suite à la crise du Covid-19 et surtout à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les coûts de l’énergie ont explosé.

Comme l’IRA vise explicitement à localiser les investissements d’avenir sur le sol américain, ne seront soutenues que les entreprises, au premier rang desquelles celles du secteur des véhicules électriques, qui fabriqueront tout ou presque tout outre-Atlantique. Le texte inclut notamment un crédit d’impôt de 7 500 dollars pour l’achat d’une voiture électrique assemblée aux USA et dont les batteries comportent au moins 40 % de composants américains.

Cette politique protectionniste assumée tourne le dos aux principes de libre-échange qui régissent l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les voitures électriques européennes n’auront aucune chance de s’imposer sur le marché américain et les usines qui les produisent seront obligées de déménager d’Europe vers les États-Unis, quitte à réexporter ces véhicules et ces batteries vers le Vieux Continent dans un second temps.

En somme, les États-Unis s’apprêtent à nous faire subir ce que la Chine fait depuis 20 ans : (re)devenir un atelier du monde à nos dépens.

Fortes résistances au sein de la Commission

L’IRA à peine voté, la grande transhumance a commencé. Le Monde du 8 mars nous apprend que Volkswagen envisage de ne plus investir dans les batteries en Europe : « ils récupéreront 9 à 10 milliards de dollars de subventions [aux États-Unis] tout en bénéficiant d’un prix de l’énergie bien plus avantageux qu’en Europe ».

Face à un tel péril, la seule chose à faire pour l’Union européenne serait de créer les mêmes dispositifs que les Américains. Mais une grande partie des hauts fonctionnaires de la Commission européenne résistent, par allergie congénitale à l’intervention de l’État dans l’économie.

Ils ont l’oreille bienveillante de Margrethe Vestager, commissaire à la Concurrence et Valdis Dombrovskis, commissaire au Commerce International, qui n’ont pas hésité à afficher publiquement leur opposition à toute « course aux subventions ».

L’onde de choc de l’IRA a néanmoins fini par entraîner une réaction. La Commission a improvisé dans l’urgence un assouplissement temporaire (expiration en 2025) des aides d’État destinées aux investissements dans les panneaux solaires, les batteries, les éoliennes, l’électrolyse (pour produire de l’hydrogène), les turbines et les pompes à chaleur.

Ce premier geste est, comme d’habitude, assorti de conditions limitatives : pour être éligible, le projet doit provenir d’un État-Membre dont la richesse et le développement sont au-dessous de la moyenne, ou d’un groupe de trois pays dont au moins deux se trouvent dans cette situation.

Autre problème : le plafond des aides aux nouveaux projets innovants sera trois fois supérieur en zone défavorisée. On pourrait a priori trouver ça juste, mais dans ces régions, c’est-à-dire toute l’Europe de l’Est, le pouvoir d’achat d’un euro est largement supérieur à celui du même euro dépensé en Europe de l’Ouest. En calculant en « parités de pouvoir d’achat », l’écart n’est donc pas de 3, mais plutôt donc de 6, voire plus.

À l’usine à gaz bureaucratique s’ajoute un risque non négligeable de distorsion : en France aussi des financements sont impatiemment attendus pour réindustrialiser en respectant les exigences environnementales.

La réponse européenne n’est pas à la hauteur de l’IRA

La visite de Mme von der Leyen à Washington n’a pas été totalement vaine, mais les résultats sont maigres.

Une première avancée, insignifiante, ouvre davantage à l’UE le marché américain du leasing automobile. La seconde dérogation permettra d’octroyer les subventions américaines aux voitures européennes à condition que leur batterie soit composée par exemple de lithium chilien ou de métaux rares canadiens, avec lesquels les États-Unis ont signé un accord de libre-échange.

Mais l’administration américaine n’est pas dupe et elle sait bien que nos voitures, batteries et autres équipements liés à la transition écologique utilisent essentiellement des métaux critiques détenus par la Chine – qui n’a pas d’accord de libre-échange avec les États-Unis.

Contrairement à ce que rapporte la presse financière, notre plan n’est donc pas à la hauteur de l’IRA. Ni la Maison Blanche ni le Congrès ne nous ont faits de cadeau. Mme von der Leyen, acquise à 100 % à la « relation transatlantique », s’est contentée de miettes.

Cet épisode montre que l’idée d’une alliance USA-UE entre égaux devient une passion à la fois triste et à sens unique. Les Américains jouent leur partition et ne semblent pas du tout dérangés que cela nous perce les tympans. Faute de vouloir jouer nous aussi la nôtre, nous serons bientôt réduits au silence.