« Qatargate » : et si l’Europe balayait devant sa porte ?
Le scandale du « Qatargate » porte assez mal son nom, selon Noé Morin. Dans une tribune pour EURACTIV France, il souligne la faiblesse structurelle des institutions européennes face aux risques de corruption en interne. Repenser les règles de transparence s'impose.
Le scandale du « Qatargate » porte assez mal son nom, selon Noé Morin. Dans une tribune pour EURACTIV France, il souligne la faiblesse structurelle des institutions européennes face aux risques de corruption. Repenser les règles de transparence s’impose.
Noé Morin est consultant en géopolitique. Il est fondateur du cabinet de conseil CRISICO Geopolitical Risk Assessment Firm.
Le scandale de corruption au Parlement européen – baptisé « Qatargate » – qui a éclaté en décembre dernier démontre une fois de plus la faiblesse endémique des institutions européennes face aux tentatives d’influences extérieures.
Que ce soit par le biais de l’espionnage ou de la corruption, ces tentatives sont monnaie courante en Europe et ne sont pas le fait du Qatar à lui seul. On se rappellera opportunément de l’espionnage chinois à la délégation maltaise auprès de l’UE, de la mise sur écoute des principaux dirigeants européens par la NSA américaine ou encore des tentatives russes de peser sur les scrutins européens…
Que des pays étrangers cherchent à influencer le cours des politiques européennes, c’est d’une grande banalité. Mais que des élus européens se mettent volontairement au service d’une puissance étrangère en se laissant corrompre, ça l’est moins. On voit bien que le problème n’est pas tant à l’extérieur – où les tentatives d’influence sont innombrables et font partie du jeu quasi-normal de la realpolitik – qu’à l’intérieur de l’UE, où des élus peu scrupuleux et manifestement peu soucieux de la souveraineté européenne, se laissent acheter.
En effet, l’enjeu du lobbying d’influence auprès des institutions européennes est une vraie question à laquelle Bruxelles n’a jamais répondu fermement. À y regarder de près, l’affaire, un peu trop rapidement nommée « Qatargate », s’avère surtout être une affaire européenne. Pourquoi ?
Les pays qui cherchent à faire entendre leur voix auprès du Parlement européen ont divers moyens d’y parvenir. Le lobbying, par exemple, qui est un gros mot en Europe, est parfaitement respecté dans le monde anglo-saxon où il est normal et reconnu. Ce qui ne l’est pas, par contre, c’est d’acheter des élus pour relayer sa position au sein des cénacles de la démocratie européenne.
Or, dans l’affaire du « EUGate » (European Union Gate), dénomination plus appropriée, l’enquête qui est en cours semble mettre en avant la responsabilité non seulement d’élus du Parlement, mais aussi d’anciens responsables et d’actuels fonctionnaires européens à la barre d’une association destinée à fournir clés en main des services de consultance et de lobbying. C’est là le problème : Pier Antonio Panzeri, ancien député et Eva Kaïli, ancienne vice-présidente démise du Parlement, toujours en prison depuis un mois tout comme son compagnon, Francesco Giorgi, auraient été à la manœuvre via leur « ONG » Fighting Impunity, pour fournir à plusieurs pays des « clés d’influence » au Qatar et au Maroc entre autres. De nombreux pays pourraient dans les semaines à venir être également désignés par les enquêteurs.
Dès lors, il ne s’agit pas de diminuer la faute des élus européens qui se sont laissés corrompre, mais de montrer et dénoncer, dans une Europe moralisatrice et donneuse de leçons, cette faiblesse qui a poussé plusieurs de ses hauts responsables, largement rémunérés par ailleurs, à vouloir s’enrichir davantage sur le dos des intérêts européens.
Il est urgent de mettre en place un contrôle plus strict de la corruption au sein des institutions européennes. D’autant que ce phénomène n’est pas cantonné aux institutions et que d’après les chiffres du Parlement européen lui-même, l’impact de la corruption à l’échelle européenne de tous les Etats-membres s’élèverait à près de 1000 milliards d’euros, soit 6,3 % de son PIB total ! Voilà des chiffres autrement plus préoccupants que les liasses de billets retrouvées chez les intéressés du EUGate…
À cette heure, il y a plus de 12 500 organisations enregistrées auprès du Parlement européen, représentant plus de 50 000 personnes, et qui se présentent sous la forme d’ONG, d’associations, d’entreprises, ou de think tanks. « Fighting Impunity », dont le nom était d’un cynisme extraordinaire, était l’un d’elle. Il ne faudrait pas généraliser mais commencer à faire le ménage au sein de ce vivier pour que les erreurs du passé ne se reproduisent plus.