Bruxelles ne connaît pas la vérité sur le TurkStream déclare l'ancien numéro 2 du parti bulgare GERB

Le gazoduc TurkStream sert les intérêts russes en Europe du Sud-Est et devrait faire l’objet de sanctions, a confié à EURACTIV Tsvetan Tsvetanov, un ancien proche de Boyko Borissov, le Premier ministre bulgare qui a assuré la construction très rapide de la section bulgare du gazoduc.

EURACTIV.com
Tsvetan Tsvetanov Tsvetelina Belutova
Tsvetan Tsvetanov était le numéro deux du parti GERB (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie) après son leader et ancien Premier ministre du pays, Boyko Borissov. Il a toutefois quitté le parti en 2019 pour former le parti Les Républicains pour la Bulgarie, un parti au programme pro-occidental. [Dnevnik, média partenaire d'EURACTIV Bulgarie]

Le gazoduc TurkStream sert les intérêts russes en Europe du Sud-Est et devrait faire l’objet de sanctions, a confié à EURACTIV Tsvetan Tsvetanov, un ancien proche de Boyko Borissov, le Premier ministre bulgare qui a assuré la construction très rapide de la section bulgare du gazoduc.

Tsvetan Tsvetanov était le numéro deux du parti GERB (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie) après son leader et ancien Premier ministre du pays, Boyko Borissov. Il a toutefois quitté le parti en 2019 pour former le parti Les Républicains pour la Bulgarie, un parti au programme pro-occidental. M. Tsvetan a accepté de s’entretenir avec EURACTIV au sujet du projet TurkStream.

Lisez l’intégralité de l’entretien en anglais ici.

Accélération de la construction du TurkStream

M. Borissov a annoncé la construction de la plateforme gazière « Balkans » en 2015. Le projet, présenté à la Commission européenne comme le projet de gazoduc avorté Nabucco — un gazoduc qui devait relier la Turquie et l’Autriche —, a été approuvé au niveau politique national et européen.

En 2017, la feuille de route du TurkStream pour la Bulgarie a été approuvée par la ministre de l’Énergie de l’époque, Temenuzhka Petkova, à Saint-Pétersbourg. Ensuite, la construction du TurkStream s’est accélérée.

M. Borissov voyait le TurkStream comme un moyen pour la Bulgarie de diversifier son approvisionnement en gaz. Il avait déclaré que le pays disposait de gaz azerbaïdjanais, mais selon M. Tsvetanov, il avait alors omis d’expliquer que cela se faisait par le biais « d’un accord d’échange virtuel » et que la Bulgarie achetait « du gaz azerbaïdjanais mais recevait en réalité du gaz russe à la place ».

« Personne n’a demandé pourquoi la Bulgarie a permis le contournement de l’Ukraine avec la construction du TurkStream et pourquoi elle a perdu 1,35 milliard de BGN (690 millions d’euros) en taxes de transit le long du couloir existant à l’époque, qui était couvert par un contrat de 10 ans [jusqu’au lancement du TurkStream, la Bulgarie faisait transiter la totalité du gaz russe qu’elle importait par l’Ukraine et la Roumanie] », a-t-il ajouté.

Suivant les conseils d’Alexander Babakov et d’Alexander Vorobyov — des oligarques russes visés par des sanctions américaines — M. Borissov, Mme Petkova et le vice-premier ministre de l’époque, Tomislav Donchev, ont réussi à convaincre la Commission européenne qu’ils respectaient le troisième paquet « Énergie ».

Dans un entretien avec Veselin Dremdzhiev en mars, M. Tsvetanov a laissé entendre que M. Vorobyov et M. Babakov étaient derrière l’idée que la Bulgarie construise le segment du TurkStream avec ses propres fonds.

Dépendance à l’égard de la Russie

M. Tsvetanov a expliqué que pour la diversification des approvisionnements, plus de 50% de la capacité doit être accessible pour d’autres contrats qui peuvent être conclus avec différents fournisseurs de gaz. Cependant, lorsque le TurkStream a été lancé en Bulgarie, il est devenu évident qu’il n’avait qu’un point d’entrée et un point de sortie et qu’il n’y avait pas de diversification.

En 2021, la dépendance de la Bulgarie à l’égard du gaz russe avait alors augmenté de 100 %.

« Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de débat au Parlement européen à la Commission européenne car 90% de ces volumes sont réservés par la société suisse MET, une filiale de Gazprom. Cela ressort de nombreux rapports d’analystes et d’experts en sécurité énergétique », a déclaré M. Tsvetanov.

Dans un entretien accordé à l’une des chaînes de télévision nationales, M. Donchev a partiellement reconnu qu’ils avaient « rencontré plus de 30 personnes lors de leur visite en Russie », et que M. Babakov et M. Vorobyov étaient peut-être présents.

« Pensez-vous que le protocole autoriserait le vice-premier ministre, le Premier ministre et la ministre de l’Énergie à rencontrer des personnes frappées par des sanctions ? Cela n’a tout simplement pas d’importance pour eux. Parce qu’il était vital pour eux de faire avancer ces intérêts russes qui portaient atteinte à la sécurité nationale, ils servaient des intérêts étrangers. Ils ne se souciaient pas de l’intérêt de l’UE et du troisième paquet “Énergie” », a expliqué M. Tsvetanov.

M. Tsvetanov a appelé les politiques à s’exprimer sur la question. « En ce qui concerne le Nord Stream, un débat a lieu au niveau européen, mais le TurkStream est absent de la discussion », note-t-il.

Il insiste sur l’importance du TurkStream pour accroître l’influence russe en Europe du Sud-Est. Ce gazoduc approvisionne la Serbie et la Hongrie, il sert donc de vecteur pour les intérêts de Vladimir Poutine visant à contourner l’Ukraine suite à l’annexion de l’Ukraine.

M. Tsvetanov a rappelé que l’Ukraine avait déjà extrait environ 80% de ses gisements de pétrole et de gaz de la mer Noire avant l’invasion de la Crimée.

La motivation derrière cette accélération

Interrogé par notre journaliste sur la possibilité que la construction de TurkStream, conformément aux souhaits russes, fasse suite aux menaces de morts proférées à l’égard M. Borissov après que des photos de son intimité furent dévoilées en juin 2020, M. Tsvetanov a répondu :

« Entre 2015 et 2016, il [M. Borissov] a changé et il y avait d’énormes différences entre ce qu’il disait en interne et à nos partenaires européens. Ces divergences, y compris au niveau géopolitique, sont en partie la raison pour laquelle je me suis retiré du GERB. »

M. Tsvetanov a reconnu que « les choses ont pu être telles que vous [le journaliste] les avez décrites » mais qu’il « ne peut pas garantir leur exactitude ».

Ce qu’il peut affirmer en revanche, c’est que « par nos actions et la construction du TurkStream, nous avons servi des intérêts étrangers ».

M. Tsvetanov a ensuite demandé : « Pourquoi la Commission européenne n’a-t-elle pas suivi le concept original pour promouvoir le soi-disant Balkan Gas Hub et le Balkan Stream ? Quels sont les objectifs réels, et que se passe-t-il ? »

Il a souligné le fait que le gouvernement de Kiril Petkov a mis tout cela en lumière et a montré que la Russie avait tort de décider unilatéralement d’arrêter les livraisons de gaz. Cependant, il a déclaré que le gouvernement actuel a commencé à prendre des décisions qui donnent l’impression qu’il y a des manœuvres en coulisses pour promouvoir et rétablir Gazprom comme fournisseur et que le gouvernement cherche à conclure des contrats à long terme avec la société.

Les contrats à long terme assortis d’une clause « take-or-pay » sont cruciaux pour Gazprom. Dans le même ordre d’idées, bien qu’elle ait signé un contrat pour la voie de transit et qu’elle sache que la Bulgarie recevrait cet argent, que les livraisons soient effectuées ou non, le pays a donné les 1,35 milliard de BGN. Cependant, la Bulgarie a cette somme et l’a utilisée pour financer la construction du TurkStream, qui a coûté plus de 3 milliards de BGN (1,5 milliard d’euros).

« Personne à la Commission européenne ne connaît la vérité sur le TurkStream. Il n’y a pas de débats politiques sur ce sujet — sur l’approche géopolitique que l’UE devrait adopter, sur les pays qui sont le talon d’Achille de l’UE et qui peuvent être le terreau de la promotion des intérêts étrangers », a expliqué M. Tsvetanov.

L’eurodéputé allemand de centre-droit Manfred Weber, que M. Tsvetanov respecte, a évoqué sur Bloomberg les erreurs commises sur le Nord Stream 1. « Pourquoi ne pas aborder la question de la façon dont TurkStream a été construit ? » demande M. Tsvetanov.

« Ce sont les choses essentielles, et c’est précisément pourquoi le populisme et les mensonges dans ces élections, le fait de jouer avec les peurs des gens, contribuent toujours à altérer la vérité objective et la ligne directrice qui devrait être celle de notre pays. Nous entendons seulement qu’il y a un changement dans le discours public de M. Borissov sur sa position pro -euroatlantique. Mais M. Borissov n’a pas autorisé les bateaux militaires dans la mer Noire ni les exercices militaires de l’OTAN », a conclu M. Tsvetanov.

La guerre en Ukraine

Selon M. Tsvetanov, les sanctions imposées à Moscou auraient dû être prises bien plus tôt, car « nous aurions pu minimiser les dégâts » de cette manière.

Il a également déclaré que des sanctions devaient être prises contre le TurkStream sur le territoire européen.

M. Tsvetanov a aussi appelé à l’indépendance vis-à-vis du gaz russe.

« [Vladimir] Poutine a utilisé le pétrole et le gaz naturel à des fins géopolitiques ces derniers temps. Et de ce point de vue, nous voyons les actions fermes et cohérentes des États de l’UE », a-t-il déclaré.

Il a toutefois appelé à la solidarité entre la Commission européenne et l’UE. « La Bulgarie ne pourra pas sortir de cette impasse, dans laquelle elle s’engagera si de telles sanctions sont imposées, sans disposer des mécanismes compensatoires appropriés afin que nous puissions en sortir plus forts et unis et ne pas diviser la société. »

La Russie a beaucoup investi dans les partis politiques des États de l’UE, et elle a investi dans de nombreux médias, a déclaré le fondateur des Républicains pour la Bulgarie. « Ils ont une puissante machine de propagande capable d’attaques hybrides qui ont le potentiel d’inverser tout ce que nous voudrions accomplir en termes d’équité et d’objectivité. »