Colère agricole : le Green Deal à l'épreuve d'une « crise de confiance », selon le président de la région Bretagne
Dans un entretien accordé à Euractiv, le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, s’insurge contre un Green Deal européen qui contraint les agriculteurs sans s’appliquer aux importateurs qui ne respectent pas les mêmes règles.
Dans un entretien accordé à Euractiv, le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, s’insurge contre un Green Deal européen qui contraint les agriculteurs sans s’appliquer aux importateurs qui ne respectent pas les mêmes règles.
En quelques jours, la grogne du monde agricole s’est répandue dans toute l’Europe, culminant jeudi (2 février) par des manifestations à Bruxelles, en marge du sommet européen rassemblant les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept.
La Bretagne n’a pas été épargnée : le même jour, 200 tracteurs ont convergé vers Rennes, capitale de la première région agricole de France, où l’agroalimentaire représente 40 % des emplois industriels de la région, et où la pêche contribue à elle seule à plus de 41 % de la valeur totale des pêcheries françaises.
Green Deal et clauses miroirs
Dans les doléances des agriculteurs, celle relative à aux normes environnementales européennes résonne particulièrement pour le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard.
« Dire que nous allons faire le Green Deal, que nous voulons être les meilleurs élèves de la planète, dans un marché ouvert, dans le libre-échange sans règle, ça n’a pas de sens », déclare-t-il à Euractiv lors d’un entretien accordé le 24 janvier.
Jugé le plus ambitieux au monde, le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) est un programme législatif européen lancé en 2019 qui vise à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050.
Pour Loïg Chesnais-Girard, se focaliser uniquement sur la neutralité carbone, tout en laissant un marché ouvert où les produits entrent et sortent sans contrôle, cela génère des chocs sociaux conduisant à la destruction du modèle européen et son principe de solidarité.
« Il faut poser des règles, qui sont la garantie de faire ces changements ensemble, avec encore une fois des réciprocités et donc imposer des règles à nos importations, pour que le modèle européen se diffuse », affirme-t-il.
En somme, il faut selon lui que des clauses miroirs soient introduites dans les accords commerciaux négociés à Bruxelles.
« Si nous disons aux agriculteurs : nous vous interdisons dans toute l’Europe tel médicament pour vos bêtes, telle molécule pour vos cultures, parce qu’il y a un danger pour vous et un danger pour la santé des Européens, ils l’accepteront s’il n’y a pas des produits qui arrivent d’autres pays avec ces mêmes molécules », explique le président breton.
« S’il n’y a pas d’aides, pas d’accompagnement, il y aura de la casse sociale », prévient-il.
La demande de M. Chesnais-Girard est aussi une revendication du sommet de l’État français. Jeudi, le président de la République, Emmanuel Macron a réitéré sa volonté que ce type de clauses soient effectivement introduites dans les traités de libre-échange, et en particulier dans celui entre l’UE et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay).
Sans remettre en cause le Green Deal, ni le libre-échange en tant que tel, Loïg Chesnais-Girard suggère, en outre, que l’enjeu actuel est surtout de faire des efforts en termes d’adaptation au changement climatique et d’acceptabilité de ces politiques.
« C’est dur ce que nous demandons aux citoyens. Ceux qui pensent que nous le pourrons [atteindre les objectifs climatiques pour 2050] en changeant de modèle du jour au lendemain, ne se rendent pas compte des impacts sociaux et des risques démocratiques. »
Libre-échange et protection des dauphins
Sur le volet de la protection de la nature et de la biodiversité, M. Chesnais-Girard se veut également offensif, notamment quant à l’équité des règles de pêche.
Pour préserver les dauphins des captures accidentelles, le Conseil d’État a pris la décision en octobre 2023, d’interdire la pêche dans le golfe de Gascogne, du 22 janvier au 20 février, pour préserver les cétacés, des captures accidentelles pendant leur période de reproduction.
En réaction, le président de la région Bretagne a adressé une lettre au Premier ministre, demandant l’application de mesures d’urgence dans le cadre de la politique commune de la pêche. La priorité selon lui est de faire en sorte que les bateaux espagnols soient aussi concernés par cette interdiction.
« Si nous défendons l’arrêt de la pêche pendant un mois, si tant est que cette mesure est efficace pour protéger les dauphins, mais que les Espagnols continuent de pêcher dans la zone, je ne vois pas pourquoi la mort serait plus douce avec un bateau espagnol qu’un bateau français », tance M. Chesnais-Girard.
Le président du conseil de Bretagne profite de cette actualité pour pointer du doigt les accords européens de libre-échange : « c’est aberrant de fermer la pêche chez nous et d’importer du poisson d’ailleurs. […] je ne vois pas pourquoi on se banderait les yeux en se disant ‘ouf nos étals sont pleins’ alors que le poisson vient de loin. »
Pour lui, il faut, de manière générale, réfléchir à l’avenir de la pêche et de l’agriculture en Europe.
Sa région, affirme M. Chesnais-Girard, est sur une ligne qui consiste à allier pêche et biodiversité en travaillant sur les techniques de pêche, avec les scientifiques et les pêcheurs, pour qu’elles soient plus sélectives et moins carbonées.
Cependant, ce genre de mesures coûte cher et se répercute forcément sur les prix à l’étalage.
« Si encore une fois nous demandons à nos pêcheurs d’être encore plus sélectif, encore plus vertueux, plus performant sur les pêches en termes de carbone et de sélectivité au niveau de la biodiversité, alors qu’en face nous avons de la lotte brésilienne et de l’églefin canadien, je ne vois pas comment je peux convaincre les pêcheurs qu’ils auraient raison de m’écouter », explique-t-il, résigné.
La solution, selon lui, serait de mettre en place un « global score » au niveau mondial, pour encourager la vente de produits de la mer qui respectent les conditions de travail des pêcheurs et l’environnement.
« Oui, le dauphin est mignon. Oui, je veux sauver les dauphins. Mais je veux autant sauver les dauphins en Indonésie, qu’au Canada ou au Maroc » ,lance Loïg Chesnais.
In fine, le leader breton déplore que les agriculteurs et les pêcheurs sont d’abord victimes d’une « crise de confiance ». Cette situation impacte aussi les consommateurs qui sont, pour lui, victimes d’une « violence sans nom », du fait d’autoriser l’importation de produits qui sont interdits de production en Europe.