Crise énergétique : les responsables politiques utilisent des subventions à court terme, selon un expert en bâtiment
Selon Oliver Rapf, la subvention des factures énergétiques pour amortir le choc de la crise énergétique est un « énorme gaspillage d’argent ». L’UE devraient se pencher plutôt sur des mesures d’efficacité énergétique qui apportent des améliorations à long terme et contribuent à lutter contre la crise climatique.
Les États membres de l’Union européenne devraient se pencher sur des mesures d’efficacité énergétique qui entraînent des améliorations à long terme et contribuent à lutter contre la crise climatique, plutôt que de subventionner les factures énergétiques. C’est ce qu’a confié Oliver Rapf à EURACTIV lors d’un entretien.
Oliver Rapf est le directeur exécutif du Buildings Performance Institute Europe (BPIE), un centre d’expertise indépendant sur la performance énergétique des bâtiments. Kira Taylor a pu l’interroger pour EURACTIV concernant le nouvel outil de suivi de l’adaptation des bâtiments européens au changement climatique élaboré par le BPIE ainsi que sur le rôle des bâtiments dans la crise énergétique.
RÉSUMÉ DE L’ENTRETIEN :
- La rénovation des bâtiments en Europe n’est pas sur la bonne voie pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 et cet objectif s’éloigne.
- Même s’il est nécessaire d’aider les ménages à surmonter la crise énergétique, les responsables politiques européens recourent à des subventions à court terme au lieu de promouvoir des rénovations qui apporteraient des améliorations à long terme.
- Les économies d’énergie peuvent être réalisées grâce aux grands bâtiments, comme les centres commerciaux et en abaissant les températures ainsi qu’en réduisant l’éclairage. Les consommateurs peuvent adopter des gestes simples pour améliorer l’efficacité énergétique, mais les rénovations, soutenues par les gouvernements, doivent être centrales.
- Les normes minimales de performance énergétique prévues par la directive sur la performance énergétique des bâtiments (EPBD) pourraient inciter à la rénovation. Toutefois, certains craignent que ces normes ne soient édulcorées par les États membres.
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Le BPIE a récemment publié sa première édition de l’outil de suivi de l’adaptation des bâtiments européens au changement climatique. Quels ont été ses principaux résultats ? Les États membres de l’UE sont-ils sur la bonne voie pour complètement décarboner leur parc immobilier d’ici à 2050 ?
Nous avons développé cet outil pour suivre les progrès accomplis en vue de la neutralité climatique d’ici 2050 et, bien sûr, le respect de l’accord de Paris sur le climat. Nous avons conçu cet outil composé de six sous-indicateurs afin de ne pas se référer uniquement à la progression des émissions de CO², mais également de poser les questions suivantes : « Les investissements vont-ils dans la bonne direction ? Avons-nous progressé dans le domaine du chauffage et du refroidissement renouvelables ? »
La publication a révélé que nous nous rapprochons lentement de la neutralité carbone, mais pas à une vitesse suffisante. En fait, l’écart entre les résultats que nous aurions dû obtenir et ceux que nous avons obtenus en réalité se creuse. Pour nous, c’est un message clair : nous devons accélérer les efforts pour réduire cet écart.
Quelles sont vos principales recommandations aux États membres de l’UE pour réduire cet écart ?
Ce dont nous avons réellement besoin, c’est que les pays mettent en œuvre leurs stratégies de rénovation de manière efficace. Chaque État membre a présenté une stratégie de rénovation à la Commission européenne. À présent, nous devons nous assurer que ces stratégies sont mises en œuvre de manière efficace ou mises à jour si elles ne sont pas suffisamment efficaces et si elles ne montrent pas comment les États membres attendront certains jalons de décarbonation en 2025 et 2030.
Nous avons désormais un financement considérable de la part de l’UE. La facilité pour la reprise et la résilience (FRR) offre une grande possibilité d’avoir des instruments de soutien financier plus efficaces. Le budget régulier de l’UE et le cadre financier pluriannuel (CFP) fournissent également de nombreuses possibilités de financement.
Dans le passé, certains États membres ont eu du mal à utiliser la totalité des financements disponibles. Par conséquent, les États membres doivent réaliser des investissements afin de renforcer leur capacité à utiliser les fonds et à les distribuer aux différents projets de rénovation grâce à des instruments financiers bien ciblés et bien conçus.
En raison de la guerre en Ukraine et de la crise énergétique, nous avons beaucoup entendu parler de l’efficacité énergétique au niveau européen, y compris d’un objectif d’efficacité énergétique plus ambitieux. Comment l’Europe peut-elle profiter de cet élan ? Voyez-vous si cela se produit au niveau local ?
Au niveau européen, la révision actuelle de la directive EPBD offre l’opportunité idéale d’apporter des changements structurels en faveur de l’efficacité énergétique. L’introduction de ce que l’on appelle les normes minimales de performance énergétique des bâtiments sera la politique idéale pour garantir aux citoyens européens des bâtiments plus efficaces sur le plan énergétique.
Au niveau local, je pense que toutes les municipalités et tous les gouvernements nationaux s’occupent des changements structurels en faveur de l’efficacité énergétique, mais pas nécessairement dans une optique idéale sur le long terme. À l’heure actuelle, on privilégie surtout de limiter l’impact des prix très élevés de l’énergie sur les citoyens européens, ce qui est une mesure à court terme nécessaire. Nous souhaitons que les gens puissent chauffer leur maison sans avoir à sacrifier d’autres dépenses nécessaires.
Toutefois, le débat sur les changements structurels et la façon dont nous consommons l’énergie est absent. Même si je comprends pourquoi l’accent est mis sur le court terme, nous devons absolument nous assurer d’avoir aussi ces solutions à moyen terme.
Bien sûr, une rénovation ne peut pas être réalisée du jour au lendemain. Toutefois, en mars, nous avons fait face à des mesures d’efficacité à court terme qui auraient pu être mises en œuvre pendant l’été. Par exemple, un effort important pour isoler les greniers. Pourtant, on ne l’a pas fait. Peut-être que des particuliers se sont lancés dans l’isolation de leurs greniers, mais il n’existe aucun soutien de la part du gouvernement.
Je regrette ces décisions peu clairvoyantes de la plupart des responsables politiques qui ne se penchent pas sur les changements plus structurels, c’est-à-dire des changements qui auraient pu être mis en œuvre au cours de l’été et qui peuvent également être mis en œuvre dans les années à venir.
Quels sont les obstacles, selon vous ?
Des travaux simples comme l’isolation des greniers peuvent être accomplis par la plupart des gens. Je ne vois pas d’obstacles techniques. Je ne vois pas d’obstacles financiers. Ce que je vois c’est que les responsables politiques ne se concentrent pas sur ces solutions à court terme.
Par rapport à cet hiver, existe-t-il des solutions rapides similaires pour la décarbonation des bâtiments ou l’efficacité énergétique de ces derniers qui pourraient contribuer à réduire les factures énergétiques des consommateurs ?
Une solution rapide serait de vérifier qu’il n’y a pas de pertes majeures dans votre maison ou votre appartement. Une mesure techniquement facile à réaliser consiste à vérifier qu’il n’y a pas de pertes au niveau de vos fenêtres et à acheter du ruban adhésif isolant pour les cadres. Vous pouvez aussi fermer les rideaux dès la tombée de la nuit pour conserver la chaleur. Toutes ces mesures sont utiles, mais elles ne peuvent remplacer les grands changements structurels.
À présent, tous les gouvernements sont prêts à partiellement subventionner les coûts énergétiques. Les plans à cet égard diffèrent d’un État à l’autre, mais tous les États subventionnent les factures énergétiques d’une manière ou d’une autre. Au bout du compte, cela représente un énorme gaspillage d’argent, car ce financement sera littéralement brûlé par la consommation de gaz, de pétrole et d’électricité des gens.
Je le répète, on peut comprendre et accepter le raisonnement en termes d’une meilleure protection sociale. Toutefois, j’aimerais voir un investissement public similaire pour faciliter les investissements privés à court terme dans l’efficacité, mais malheureusement, cela ne figure pas vraiment dans les priorités des responsables politiques.
L’UE a un objectif de réduction de la demande de gaz et se penche sur un objectif de réduction de l’électricité. Comment les grands bâtiments, comme les centres commerciaux, et également les ménages peuvent-ils y contribuer ?
Les mesures à court terme sont très similaires pour tous les bâtiments. Il suffit de baisser le chauffage. Dans les grands lieux publics, où les gens entrent et sortent, c’est facile à faire. Vous pouvez également réduire l’éclairage, notamment dans les centres commerciaux.
Il en va de même pour les maisons. En fait, ça dépend aussi de l’endroit où vivent les gens et les conditions qui y sont liées. Si vous vivez seul dans votre maison, vous pouvez facilement vérifier si les greniers sont bien isolés. S’il s’agit d’un logement multigénérationnel, la situation est différente et probablement plus complexe.
En particulier, je m’attends à ce que les sociétés d’investissement immobilier qui possèdent des bâtiments non résidentiels, comme des centres commerciaux et des stades, développent un plan de rénovation de leurs bâtiments et réalisent des investissements afin de réduire considérablement leur consommation d’énergie et de rapprocher leurs bâtiments vers la neutralité climatique.
Les gouvernements ou l’UE disposent-ils de suffisamment d’informations pour expliquer les mesures que les gens devraient mettre en œuvre ? Ou bien pensez-vous qu’il existe toujours un manque de renseignements sur l’efficacité énergétique ?
Quant aux consommateurs particuliers, aux citoyens particuliers, je pense qu’ils pourraient certainement être mieux renseignés. Je vois également que les magasins de bricolage ont un rôle important à jouer.
Les autorités locales et régionales devraient certainement mettre plus de renseignements à disposition puisque les personnes qui travaillent dans ce domaine savent peut-être ce qui peut être fait, mais d’autres personnes pourraient bénéficier de plus de conseils.
Quant aux propriétés commerciales, les plus grandes propriétés disposent normalement de gestionnaires d’installations sur place, qui doivent savoir quoi faire. Cependant, ils ont besoin d’obtenir le mandat des propriétaires et des investisseurs pour pouvoir déployer des mesures plus approfondies.
Évidemment, la révision de la directive EPBD sera la clé pour stimuler l’efficacité énergétique. Quels sont, selon vous, les éléments les plus importants de cette directive ? Et avez-vous des craintes qu’elle ne soit édulcorée lorsque le Parlement européen et les États membres de l’UE établiront leurs positions à son égard ?
L’un des éléments les plus importants est l’introduction de normes minimales obligatoires de performance énergétique (NMPE). Ces normes constituent un nouvel instrument politique, qui a déjà été testé dans certains États membres et qui peut en fait changer la dynamique du marché de la rénovation.
Nous savons que nous devons accélérer le rythme de la rénovation et que nous avons besoin de rénovations plus importantes. Et c’est exactement ce que ces normes minimales de performance énergétique peuvent accomplir.
Mais, le problème réside dans les détails. La question essentielle est de savoir comment établir les normes pour que ces eurodéputés ne créent pas d’obligations socialement inéquitables. Nous savons que le Parlement européen soutient un renforcement substantiel des normes, mais je suis assez préoccupé par les négociations au Conseil, où les États membres s’efforcent de diminuer les obligations.
Lors d’un récent événement organisé par le BPIE, la présidence tchèque a exprimé ses inquiétudes quant à ces obligations. Pensez-vous qu’il existe un scénario dans lequel vous pourriez avoir des mécanismes de protection pour les ménages à côté de normes minimales de performance énergétique rigoureuses ?
Nous pouvons certainement créer les NMPE et nous assurer en même temps que les ménages à faibles revenus ne sont pas obligés de faire un investissement inabordable. À mon avis, il est raisonnable d’examiner la capacité d’investissement des différents propriétaires et de définir les NMPE en fonction de celle-ci.
Nous avons une grande quantité de biens immobiliers européens, qu’ils soient commerciaux ou résidentiels, appartenant à de grands investisseurs. Ils ont la capacité et les moyens d’investir dans la modernisation. Donc, je pense que nous avons besoin d’avoir des exigences différentes pour les différents groupes de propriétaires. Alors, il faut absolument éviter les difficultés sociales, mais aussi s’assurer que les bâtiments les moins performants en matière d’énergie bénéficient de la rénovation.
Nous avons besoin d’une combinaison d’instruments financiers et d’incitations afin que les ménages à faibles revenus qui sont propriétaires de leur logement, mais n’ont pas les moyens de réaliser des investissements puissent bénéficier de ces rénovations. Alors que d’autres groupes qui peuvent se permettre de rénover et qui possèdent un bien immobilier en tant qu’actif financier devraient être confrontés à des exigences différentes.
Les négociations à venir doivent garantir que ces normes minimales seront à la fois socialement équitables et efficaces pour encourager des rénovations plus nombreuses et plus profondes. Je suis convaincu que cet objectif peut être atteint.
Les négociations à venir doivent garantir que ces normes minimales seront à la fois socialement équitables et efficaces pour encourager des rénovations plus nombreuses et plus profondes. Je suis convaincu que cet objectif peut être atteint.
Avez-vous d’autres préoccupations concernant la directive EPBD ?
Il y a un renforcement des certificats de performance énergétique (CPE), ce qui est bien, car ces certificats contiennent des informations sur la performance énergétique actuelle du bâtiment. Toutefois, ce qui a été proposé ne permettra pas de les introduire assez rapidement.
Il serait idéal d’avoir un certificat de performance énergétique pour tous les bâtiments le plus rapidement possible, car c’est le début d’un processus de rénovation potentiel. Bien sûr, pour les groupes de la société qui ne peuvent pas se permettre de réaliser des rénovations, nous devrions le proposer gratuitement.
Nous venons de dire à quel point les gouvernements sont prêts à subventionner la consommation d’énergie, donc pourquoi ne subventionneraient-ils pas l’accès à l’information comme point de départ de la rénovation des bâtiments ?
Je pense qu’il en va de même pour le passeport de rénovation du bâtiment. Les certificats vous donnent le statu quo et le passeport peut expliquer où le processus de rénovation pourrait et devrait aller. Il offre donc une perspective d’avenir et, par conséquent, incite à investir. Il devrait également être introduit rapidement.
Nous devons également examiner les émissions de carbone sur toute la durée de vie du bâtiment. Ce sujet n’a pas encore été abordé au Conseil et, même si le Parlement européen est d’accord pour collecter et divulguer des données, il ne veut pas établir d’exigences pour réduire ces émissions.
En fin de compte, les coûts en carbone de la série des rénovations seront importants et les opérations de construction devront prendre en compte les émissions de carbone sur toute la durée de vie des bâtiments existants et nouveaux. La directive EPBD révisée devrait lancer une collecte exhaustive de ces données par les États membres, ce qui permettrait ensuite de définir des critères de référence pour les nouveaux bâtiments et les travaux de rénovation. Cela signifie que nous avons besoin d’une feuille de route législative claire dans la EPBD afin que les régulateurs, le secteur de la construction et les investisseurs puissent préparer et mettre en œuvre les politiques nécessaires.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]