"Les crises qui s'accumulent usent notre capacité de résistance", selon le président des Vignerons coopérateurs

Les coopératives de viticulteurs produisent la moitié du vin français, et sont en première ligne pour traverser les crises que connaît le secteur depuis plusieurs années. Pour le président des Vignerons coopérateurs de France Joël Boueilh, la viticulture française et européenne doit se renouveler pour répondre au marché et aux attentes des consommateurs.

Euractiv France
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Joël Boueilh, viticulteur dans le Gers (Occitanie) et président des Vignerons coopérateurs de France [Coopération agricole]

Les coopératives de viticulteurs produisent la moitié du vin français, et sont en première ligne pour traverser les crises auxquelles fait face le secteur depuis plusieurs années. Pour le président des Vignerons coopérateurs de France Joël Boueilh, la viticulture française et européenne doit se renouveler pour répondre au marché et aux attentes des consommateurs.

Joël Boueilh est viticulteur dans le Gers (Occitanie) et président des Vignerons coopérateurs de France, structure qui rassemble plus de 430 coopératives et plus de 37 000 vignerons coopérateurs français.

Euractiv : Les vendanges sont à présent terminées en France et en Europe. Quel bilan peut-on tirer ?

Joël Boueilh : Le bilan national est extrêmement contrasté. Du nord de la Gironde, jusqu’à Lyon les récoltes sont bonnes, tant sur le plan de la qualité que de la quantité .

Plus au sud, les aléas climatiques ont engendré des excès d’eau au printemps, notamment dans le Sud-ouest, avec l’installation du mildiou. C’est aussi ce qu’a connu une partie de l’Italie.

Dans le sud-est de la France, et en Espagne, c’est plutôt la canicule qui a provoqué d’énormes dégâts à la fin de l’été. Notre époque est marquée par des phénomènes climatiques exacerbés, et des effets contradictoires.

Face à ces aléas climatiques, à la baisse de la consommation de vin et au ralentissement du marché, quels sont les atouts des coopératives viticoles par rapport aux vignerons indépendants ?

L’inertie et la solidarité entre les vignerons permettent de traverser les événements difficiles avec un peu plus de marge de manœuvre.

Une même cave coopérative couvre des territoires avec des climats, des terroirs différents, si bien qu’elle dispose toujours d’un vin à commercialiser, que l’année soit bonne ou mauvaise.

Malgré tout, les crises qui s’accumulent depuis au moins trois ans nous affaiblissent et usent notre capacité de résistance. Et ce sont les vignerons qui trinquent.

Cette année, la Commission européenne a autorisé une nouvelle campagne de distillation de crise pour éliminer l’excédent de vin du marché. Est-ce une bonne solution ?

Cela fait trois ans que nous avons recours à la distillation de crise. La première fois, en 2020, la situation était inédite, le Covid a entraîné un arrêt brutal du commerce mondial. Or, trois campagnes plus tard, nous subissons toujours des coups d’arrêt du marché d’exportation.

Donc non, ce n’est pas une réussite. Et c’est malheureux de devoir détruire du vin, simplement par manque de solutions commerciales.

Malgré tout, les exportations de vins et spiritueux français ont atteint un chiffre d’affaires record de 17,2 milliards d’euros en 2022, soit une hausse de plus de 10% en un an…

Il y a 20 ans le chiffre d’affaires était plus ou moins le même, sauf que dans cet intervalle nous avons divisé les volumes par deux. Cela montre que nous avons perdu pied.

Nous sommes encore à la pointe du marché concernant les vins très chers – les grands crus de Bordeaux, les Bourgognes, le Cognac, etc. -, mais nous continuons de perdre des parts de marché sur des vins de consommation courante.

Il y a encore 20 ans, la moitié du vin importé en Grande-Bretagne était français. Aujourd’hui, c’est moins de 20 %. Avec une prédominance de vin argentin, australien, chilien…

Pourquoi ? Nous n’avons pas suffisamment investi, proposé de nouveaux cépages, amené une autre expression des terroirs. Le consommateur a envie d’autre chose mais nous n’avons pas su y répondre.

L’UE contribue financièrement à la restructuration du vignoble européen (arrachage, replantation…) pour augmenter la compétitivité des exploitations et adapter la production aux évolutions du marché. Comment la production de vin français doit-elle se restructurer pour répondre à tous ces enjeux ?

Le remplacement des vignes peut être une solution à moyen terme, pour peu que l’on plante des vignes résistantes [maladies, climat], et adaptées au potentiel de production, au goût des consommateurs.

Malheureusement, nous devons respecter une période de trois ou quatre ans entre l’arrachage des vignes et la replantation, sous peine de perdre les aides.

Nous souhaiterions pouvoir allonger cette période, à six voire huit ans. Il faut donner du temps pour détendre le marché, et permettre aux opérateurs de réorienter les nouvelles vignes. C’est une mesure qui, en plus, ne coûterait rien à l’UE.

La Cour des comptes européenne a récemment interpellé la Commission européenne sur l’incapacité de cette restructuration à rendre les vignobles plus résilients d’un point de vue environnemental…

Justement, cette restructuration différée que je propose permettrait de mieux adapter les replantations et de respecter les engagements agroécologiques. Lorsque l’on plante une vigne, c’est pour 40 ans, il ne faut pas se précipiter.

La viticulture peut-elle se passer du glyphosate ?

Je ne suis pas sûr. À certains endroits, dans certaines situations, on ne peut toujours pas se passer du glyphosate.

Une alternative est de travailler le sol. Sauf qu’au moindre orage, comme je le constate dans ma région, la terre s’en va avec la pluie.

Il faut savoir qu’on n’utilise jamais ce type de produit par plaisir. Le jour où nous pourrons diviser les pesticides par deux, nous le ferons. Mais nous devons garder des armes pour nous battre et avoir des solutions alternatives : le biocontrôle, les nouvelles technologies.

C’est en tout cas un sujet de préoccupation. Les attentes sociétales nous y forcent. C’est même une condition pour continuer à exister demain.

L’Irlande a reçu en janvier dernier le feu vert de la Commission européenne pour doter ses bouteilles d’alcool d’une étiquette sanitaire. Est-ce une bonne façon de régler un problème sanitaire ?

Cette décision est un véritable coup porté à l’unité européenne. Ces nouvelles étiquettes engendrent des coûts supplémentaires pour les entreprises. Les tergiversations de la Commission laissent entendre que chaque pays peut mettre en place des mesures particulières chez lui. Elle aurait dû mettre son veto immédiatement.

Quant à l’argument sanitaire, il a bon dos. Au regard de nos consommations de vin, et des risques réellement encourus, le prétexte est un peu léger.