Métaux critiques : « nous devons exploiter tous les gisements d’Europe » lance Philippe Varin, ancien président d'Orano
ENTRETIEN. Sécurisation des fournisseurs, souveraineté sur l’approvisionnement, traçabilité : pour EURACTIV France, Philippe Varin revient sur les défis qui accompagnent la transition écologique en matière de métaux critiques au sein de l'UE.
Sécurisation des fournisseurs, souveraineté sur l’approvisionnement, traçabilité : pour EURACTIV France, Philippe Varin revient sur les défis qui accompagnent la transition écologique en matière de métaux critiques et stratégiques de l’Union européenne.
Philippe Varin remettait en janvier 2022 un rapport au gouvernement français sur la « sécurisation de l’approvisionnement de l’industrie en matières premières minérales ». Le polytechnicien a été à la tête du groupe automobile PSA Peugeot-Citroën (2009-2013), président du Conseil d’administration du groupe minier Orano (ex-Areva, 2015-2020) puis du gestionnaire de réseau d’eau et de déchets Suez (2020-2022), ainsi que président du syndicat professionnel France Industrie (2016-2021).
EURACTIV France. La sécurisation de l’approvisionnement des métaux critiques est depuis quelques mois au cœur des préoccupations européennes. Quelle est l’ampleur de la situation et à quelle urgence faisons-nous face ?
Philippe Varin. Il y a trois vérités aujourd’hui incontournables sur cette transition écologique européenne qui est, en réalité, une révolution.
D’abord, la transition est très gourmande en matériaux. Pour donner un ordre d’idée, l’extraction de matière liée à la consommation actuelle de matériaux pour un Européen est d’environ 20 tonnes par an et la demande ne va faire qu’augmenter.
Ensuite, la transition est éminemment politique. Historiquement, les transitions énergétiques – du charbon vers le pétrole, puis du pétrole vers le gaz – ont toujours disposé d’un signal économique qui motivait les entreprises à s’adapter. Aujourd’hui, le prix sur le carbone n’envoie pas un message assez fort pour inciter les entreprises à agir dans les temps impartis.
Concrètement, les États vont devoir accompagner financièrement les acteurs économiques, à l’image de ce que fait la Chine depuis 20 ans et (comme) souhaitent le faire les États-Unis avec l’Inflation Reduction Act [IRA – paquet de mesures protectionnistes visant à financer la transition écologique américaine sur les dix prochaines années, promulgué le 16 août 2022, NDLR].
Enfin, la transition est une révolution industrielle. Il va falloir décarboner totalement le mix énergétique, la production et la transformation de matières et assurer l’exploitation de ressources sur le continent européen en rouvrant des mines de métaux critiques et stratégiques.
Sur ces trois points, l’appréhension par la sphère politique et le niveau d’information de l’opinion publique ne sont pas encore suffisants.
La guerre en Ukraine arrive au terme de sa première année, tandis que les États-Unis et la Chine renforcent leurs politiques protectionnistes. Ces tensions géopolitiques poussent-elles l’Europe à accélérer sa transition ?
Je le pense. Dès février 2022, l’idée d’un Critical Raw Materials Act européen [CRAM – texte visant à assurer l’approvisionnement en matières premières critiques de l’UE, NDLR] voyait le jour. Quelques mois plus tard seulement, Ursula von der Leyen [présidente de la Commission européenne] l’annonçait lors de son discours sur l’État de l’Union le 14 septembre 2022.
Depuis un an, la situation s’est durcie : la guerre en Ukraine a réduit l’offre de certaines matières critiques pour l’UE comme le titane [particulièrement nécessaire pour l’industrie aéronautique, NDLR]. En parallèle, la demande ne cesse d’augmenter.
Plus largement, notre dépendance à des pays tiers comme la Chine – qui contrôle 50 % des chaînes de valeur pour les batteries et 90 % pour les aimants – est encore beaucoup trop importante. Cela nous oblige à réinventer notre diplomatie et notre rapport à la souveraineté.
En juin 2022, vous aviez estimé que l’UE devrait se donner des objectifs de 10 à 30 % d’autonomie sur certains métaux. A-t-elle les moyens géologiques, techniques et financiers de ses ambitions ?
Une autarcie totale ne serait pas opportune, mais 30 % d’autonomie me semble atteignable à l’horizon 2030.
Pour cela, le premier impératif est de rouvrir des mines en Europe. Le Nord du continent dispose de gisements de nickel et terres rares potentiellement substantiels. En France, l’annonce de l’ouverture de mines de lithium est une excellente nouvelle, même si nous ne connaissons pas encore la taille exacte des gisements.
Va-t-il être nécessaire d’exploiter tous les gisements présents dans l’UE ? L’opinion publique est généralement contre la création de mines…
Nous devons exploiter tous les gisements d’Europe. Mais l’image de mines à ciel ouvert du dernier siècle n’a plus rien à voir avec ce que nous devons proposer aujourd’hui : des mines « responsables », qui respectent des conditions économiques et réglementaires permettant de répondre aux craintes de l’opinion publique.
Ces normes doivent être le plus claires et le plus contraignantes possible. Les normes de l’Initiative for responsible mining assurance [IRMA – norme internationale qui inclut les impacts environnementaux, la santé des travailleurs, le respect des droits humains ou encore la transparence financière dans le secteur minier, NDLR] sont un bon exemple de normes contraignantes à répliquer, voire à respecter en l’état.
Il faut également inciter à réaliser ces investissements. En cela, ne pas intégrer les mines « responsables » dans la taxonomie verte [classification des activités économiques durables et disposant, en cette qualité, de facilité d’investissements privés, NDLR] serait une aberration.
En outre, cela devrait aller de pair avec la création d’un fonds d’investissement dédié au développement des activités minières fournissant les utilisateurs européens. C’était une préconisation de mon rapport que j’ai rendu au gouvernement français et qui peut s’étendre au niveau européen.
Le commissaire au Marché intérieur, Thierry Breton, a d’ailleurs parlé de la création d’un fonds souverain au niveau européen.
Et de quel montant devrait-il être doté ?
Au moins quelques milliards d’euros pour commencer, ce qui n’est pas beaucoup en comparaison des 369 milliards de dollars d’investissements de l’IRA américain…
L’UE a signé un accord avec le Chili en décembre dernier qui libéralise l’accès européen au lithium chilien. Certains reprochent à cette approche libre-échangiste de mettre en péril nos objectifs européens pour le climat.
Il faut dépasser l’économie de marché classique en incitant au développement de la filière par un soutien financier des États, mais cela ne remet pas en question le besoin de nouer des partenariats stratégiques avec un certain nombre de pays comme la Norvège, le Canada, l’Australie et bien sûr le Chili.
Dans ce cadre, la question des métaux critiques doit prendre une part de plus en plus importante dans les accords que l’UE signe, ce qui va permettre, au fur et à mesure, d’encourager la mise en place, dans les pays producteurs, de normes environnementales et sociétales à l’image de ce que l’UE développe pour l’Europe.
Sommes-nous d’ailleurs en mesure de tracer efficacement le parcours des métaux critiques que nous importons en Europe ?
L’industrie sait réaliser la traçabilité d’une production : prenez par exemple les pièces aéronautiques. La traçabilité environnementale, sociale et sociétale de ces matières est en revanche plus compliquée, puisque nous ne disposons pas de référentiel au niveau mondial.
Il faut donc déjà être absolument clair sur la norme exigée et qu’elle puisse être certifiable par des tiers indépendants.
Est-ce possible avec des pays comme la Chine qui cultivent une certaine opacité ?
C’est là qu’entre en jeu la diplomatie européenne. Elle doit être capable de changer de fournisseur si un pays n’accepte pas de se conformer à un standard minier européen.
Reste à savoir si nous disposons, le cas échéant, des moyens suffisants pour assurer notre transition en dépendant moins de la Chine.
Ce n’est effectivement pas tenable à court terme. C’est pour cela qu’il faut que les directives européennes spécifient des objectifs sur une décennie, avec des points de passage bien identifiés.
Concernant le recyclage des métaux, peut-il être une réponse adéquate face à nos dépendances ? Sera-t-il capable de remplacer l’extraction ou ne viendra-t-il qu’en complément ?
Au vu de la croissance de la demande, il est évident que le recyclage deviendra à terme la composante essentielle de l’offre, mais cela va prendre du temps. Nous continuerons donc à avoir besoin de métaux primaires sur les dix prochaines années.
En revanche, il est dorénavant impératif d’intégrer l’éco-design en amont de toute production, c’est-à-dire en anticipant les chaînes de recyclage.