Prix Nobel d’économie : derrière la pénurie de main-d’œuvre, des ruptures technologiques inédites
La pénurie de main-d’œuvre dont souffre l’UE s’expliquerait par des changements technologiques tellement importants et rapides que travailleurs et entreprises peinent à suivre le rythme, a affirmé Christopher Pissarides, prix Nobel d’Économie, lors d’un entretien accordé à Euractiv.
La pénurie de main-d’œuvre dont souffre l’Union européenne s’expliquerait par des changements technologiques tellement importants et rapides que travailleurs et entreprises peinent à suivre le rythme, a affirmé Christopher Pissarides, professeur à la London School of Economics (LSE) et prix Nobel d’Économie, lors d’un entretien accordé à Euractiv vendredi (1er décembre).
Lire l’entretien original en anglais ici.
Partout en Europe, la crise de la main-d’œuvre s’installe et s’intensifie, au point de devenir le premier sujet d’inquiétude pour une large majorité des entreprises. Lignes de production qui tournent au ralenti, emplois non pourvus : l’angoisse se fait sentir au travers du tissu économique en industriel européen.
Comment en est-on arrivé là ? Selon le professeur Chris Pissarides, spécialiste du marché du travail et récipiendaire du prix Nobel d’économie en 2010, la pénurie générale de main-d’œuvre s’explique en grande partie par des « changements technologiques plus rapides que jamais ».
Le professeur cypriote affirme que c’est bien la recherche de compétences technologiques et numériques avancées qui crée une friction entre les attentes des entreprises et le niveau des candidatures qu’elles reçoivent.
« En l’espace de six à huit ans, les compétences technologiques requises par les entreprises ont considérablement évolué […] et les travailleurs ont beaucoup de mal à suivre », explique-t-il.
Ce n’est pas seulement vrai des emplois les plus qualifiés. La main-d’œuvre industrielle, nécessaire à toute transition juste et verte, doit s’adapter à de nouvelles réalités technologiques. Des centaines de milliers de postes doivent être créés dans l’industrie européenne dans les prochaines années.
« Nous associons encore emplois industriels et travail manuel de dur labeur. En réalité, la plupart de ces emplois nécessitent de travailler avec des ordinateurs et autres machines robotisées, et de savoir comment [les] contrôler », souligne M. Pissarides.
Il réfute également l’affirmation selon laquelle les machines sont en train de remplacer les humains. « J’ai toujours dit : laissez les machines prendre les emplois, cela en créera de nouveaux », tant dans la robotique que dans les métiers du « care », en premier lieu la santé.
Consacrer du temps à la formation
Les gouvernements et le secteur privé sont-ils capables de répondre à cette crise des compétences ? Y mettent-ils les moyens ?
« L’unique solution pour les entreprises consiste à consacrer du temps à la formation de manière continue, à proposer des options de formation complètes [et] à assurer une communication fréquente avec les responsables hiérarchiques pour convenir des objectifs de formation », estime M. Pissarides. Et c’est au secteur privé, et non au gouvernement, qu’il incombe de proposer des programmes de formation et de requalification, poursuit-il.
« La meilleure formation est celle qui est dispensée sur le tas, au travail », ajoute le chercheur, citant de nombreuses études académiques qui montrent que les entreprises les plus performantes sont celles qui « améliorent constamment les compétences de leurs employés, même si elles n’envisagent pas de modifier [leurs stratégies de production] ».
En conséquence, le secteur public ne doit être qu’une « source de formation résiduelle », prêt à intervenir pour soutenir les demandeurs d’emplois et les petites entreprises qui n’ont pas les moyens de mettre en place des programmes de formation en interne.
Flexibilité et bien-être
C’est une chose de penser à la requalification, mais comment faire entrer les gens sur le marché du travail ?
« J’entends des chefs d’entreprise dire qu’il faut réduire les allocations [de chômage] afin de forcer les gens à intégrer le marché du travail », explique M. Pissarides, qui ne souscrit absolument pas à cette approche.
Au lieu de cela, « nous devons supprimer les obstacles pour donner aux travailleurs la flexibilité dont ils ont besoin », a-t-il déclaré. Le travail à temps partiel ou la semaine de quatre jours sont des exemples de nouvelles manières d’appréhender la question du travail, afin de s’adapter aux besoins et modes de vie des demandeurs d’emplois.
« L’objectif ultime est le bien-être au travail […]. Ne mettez pas d’obstacles au retour des gens sur le marché du travail. Ne les forcez pas à revenir [en réduisant les allocations] », demande le Cypriote, estimant que les entreprises et les gouvernements devraient plutôt réfléchir à une politique incitative et à une réorganisation du travail.
C’est aussi par ce biais qu’une augmentation de la productivité européenne pourra être assurée, alors que des « clivages importants » continuent d’exister entre États membres. De nouvelles méthodes de travail pourraient contribuer à stimuler la croissance, instaurer des conditions de concurrence plus équitables dans l’UE et réduire la dette et le déficit publics — à un moment où les dirigeants européens envisagent de réformer les règles budgétaires européennes.
Pour maîtriser les niveaux d’endettement, il faut « soit augmenter la productivité, soit mettre en œuvre des mesures d’austérité », a déclaré le professeur. Selon lui, jusqu’à présent, les responsables politiques ont plus souvent opté pour la seconde solution, au détriment de la première.
Débat « décousu » sur l’immigration
Se pose ensuite la question du rôle que peut jouer l’immigration dans la lutte permanente pour mettre fin à la pénurie de main-d’œuvre européenne.
Si le débat est crucial et tout à fait pertinent, il est étouffé par des discours politiques extrêmes, par le biais desquels l’immigration est avant tout perçue comme une menace, souligne le chercheur.
« Le discours sur l’immigration est complètement décousu », affirme-t-il.
D’une part, les migrants sont indispensables dans des secteurs critiques tels que la construction ou les soins de santé, et contribuent à fournir des services de meilleure qualité. D’autre part, les Européens sont exposés à un discours alarmiste qui présente l’immigration de manière particulièrement négative, et pleine de risques.
Christopher Pissarides réfute un tel antagonisme, et il reconnaît que la réalité migratoire doit être accueillie comme une source de compétences et de travailleurs dont l’Europe a aujourd’hui urgemment besoin.