« Quel intérêt de passer à la télévision tous les jours ? »
Homme médiatique par excellence, José Bové reste néanmoins lucide sur le rôle des médias dans la diffusion de l’information. Aujourd’hui député européen, il revient, dans un entretien accordé à EURACTIV.fr pour le trimestriel Médias, sur le fonctionnement des médias en France et en Europe.
Homme médiatique par excellence, José Bové reste néanmoins lucide sur le rôle des médias dans la diffusion de l’information. Aujourd’hui député européen, il revient, dans un entretien accordé à EURACTIV.fr pour le trimestriel Médias, sur le fonctionnement des médias en France et en Europe.
Cette interview a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre Médias et EURACTIV.fr.
Étonnant de retrouver au Parlement européen l’un des partisans du non au référendum de 2005 sur le projet de traité constitutionnel…
Nous étions opposés au projet parce que la troisième partie du texte n’avait pas bougé d’une ligne par rapport au traité de Rome de 1957 [qui pose les bases de la Communauté économique européenne ndlr], lequel prônait le productivisme comme modèle agricole. En 2005, je présidais la Confédération paysanne : nous nous sommes donc battus, en tant qu’organisation syndicale, contre cette vision de l’agriculture. Mais cela n’avait pas pour but de remettre en cause l’idée de construction européenne et le fait d’essayer de rendre l’Europe plus démocratique et davantage représentative des citoyens.
Depuis que je suis dans l’agriculture, c’est-à-dire le milieu des années 1970, les débats ont toujours eu lieu aux niveaux européen et international, dans le cadre du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), puis de l’Organisation mondiale du commerce. Il y a peu de temps, l’agriculture représentait encore 80 % du budget européen. La construction de l’Europe s’est faite par ce biais. Pouvoir pratiquer le libre-échange et nourrir l’ensemble des Européens a représenté le symbole de la paix en Europe.
Vous êtes donc tout à fait à l’aise dans vos nouvelles fonctions ?
Je suis français par ma mère, luxembourgeois par mon père. J’ai vécu aux États-Unis quand j’étais gamin. Je n’ai jamais été éduqué dans la culture hexagonale fermée et étriquée de l’État-nation. Cela ne me dit rien. J’ai toujours défendu le fédéralisme. Une Europe d’États-nations n’est pas la solution. La montée des mouvements populistes d’extrême droite et la crise économique me donnent raison : il faut dépasser ce cadre des États-nations et des égoïsmes des pays les plus riches. Les médias nationaux relatent assez peu ce qui se passe au Parlement européen.
Êtes-vous toujours autant courtisé par les journalistes depuis que vous êtes à Bruxelles ?
Je suis toujours sollicité, mais la plupart du temps, je ne peux pas répondre à leur demande, n’étant pas à Paris. Je suis plus souvent à Bruxelles ou dans ma région. Les médias ont du mal à le comprendre. Lorsque je suis à Millau, pas question de faire un aller-retour à Paris pour une heure d’émission. Je leur propose donc souvent des duplex. Mais, contrairement aux télévisions étrangères, les chaînes françaises y sont réticentes… Il paraît que cela coûte cher. C’est faux : le Parlement européen dispose de moyens techniques énormes, à Bruxelles comme à Strasbourg. Le rapport des médias avec les affaires européennes est très particulier en France. La majorité d’entre eux s’en désintéresse complètement.
Estimez-vous insuffisant le travail des médias français sur l’Europe ?
Ils ne fonctionnent pas tous de la même manière. Libération est un cas singulier : Jean Quatremer est leur correspondant à Bruxelles depuis des années et son travail porte ses fruits aujourd’hui. En revanche, la plupart des autres médias se contentent de quelques sujets de-ci de-là, sans s’inscrire dans la durée. C’est problématique pour comprendre ce qui se passe au niveau européen. Du coup, nombre d’entre eux passent à côté des vraies questions. Les grands quotidiens pourraient facilement consacrer une page par jour à l’Europe. Le travail des institutions et les enjeux des batailles que nous menons seraient ainsi mieux compris par les citoyens. Comment se plaindre de l’abstention aux élections si personne ne parle de ce qui se passe à Bruxelles ? Cela relève de notre responsabilité, nous, élus, mais aussi de celle des médias.
Comment travaillez-vous avec les journalistes à Bruxelles ?
La délégation des Verts français au Parlement européen a institué un rendez-vous mensuel avec les journalistes de notre pays. Mais les médias interrogent qui ils veulent, selon les spécialités de chacun. Tous les députés n’ont pas besoin de voir l’ensemble des journalistes individuellement. Et quel intérêt de passer à la télévision tous les jours ? Si on est légitime sur un sujet, il faut en parler. Mais il faut aussi apprendre aux journalistes que nous ne sommes pas là pour répondre à tout et n’importe quoi.
Êtes-vous sollicité par la presse étrangère ?
J’ai rencontré pas mal de journalistes étrangers, allemands, anglais, italiens, qui aiment bien m’interroger sur la place des États-nations ou la montée des populismes. En outre, je parle anglais, ce qui est estimé par les médias d’outre-Manche. Quand on s’exprime dans leur langue, les journalistes apprécient : ça fait un lien avec leur pays.
Vous êtes connu médiatiquement pour vos actions fortes comme celle du MacDo de Millau. Or, le Parlement européen est le royaume du consensus. C’est un changement de logique total pour vous ?
Pas tant que ça. Les médias sont très réducteurs. Ils manquent de contexte, de mise en perspective. L’exemple du MacDo en est révélateur. Les gens, comme la majorité des journalistes d’ailleurs, ne se souviennent plus des raisons qui nous ont poussés, en ultime recours, à cette action. Or c’était une bataille typiquement européenne. Depuis dix ans, nous menions une réflexion, construisions des alliances avec les paysans du monde entier pour éviter que les États-Unis aient le droit d’exporter du bœuf aux hormones en Europe, où c’était interdit. Et, tout d’un coup, l’OMC fait marche arrière et pénalise l’Europe qui refuse d’importer cette viande américaine. Nous n’avions plus qu’une seule solution : la désobéissance civile pour faire comprendre ce qui se passait. Une décision, concernant le quotidien des citoyens européens, était sur le point d’être validée, non pas à Bruxelles, ni à Paris, mais à Genève, au siège de l’OMC. Notre action contre le MacDo visait clairement à cristalliser nos dix années de combat. Nous avons d’ailleurs obtenu gain de cause l’année dernière devant l’OMC.
On a dit de vous que vous manipuliez les médias. Mais si je suis votre raisonnement, c’est eux qui ne voient que la partie émergée de vos actions ?
Je sais, peut-être mieux que d’autres, construire des rapports de force, choisir le bon moment pour mener une action forte. La première réunion de la confédération paysanne sur le GATT a eu lieu en 1987 avec les Américains. À l’époque, personne n’en a parlé. Le démontage du MacDo de Millau a fait plus de bruit… En réalité, le temps des médias rend très compliquée la couverture de ce genre d’actions. Il faut que les journalistes replacent dans le contexte, expliquent la genèse de l’événement. Sur le papier ou sur Internet, c’est possible. Mais en radio ou en télé, les reportages ne durent souvent qu’une minute et demie. Difficile de résumer dans un temps si court un message qu’on a mis dix ans à construire… À la télévision, la force de l’image, du geste, permet souvent de résumer un événement. Mais si elle n’est que le reflet d’un moment précis, l’image elle-même peut être trompeuse. Et, dans ces moments-là, le journaliste peut, à juste titre, avoir l’impression d’être manipulé s’il ne connaît pas le contexte.
Prenons le cas des fauchages d’OGM. Les journaux locaux de ma région, Midi Libre et La Dépêche du Midi, ont suivi toutes nos actions. Quand nous nous sommes retrouvés dans les champs à faucher les plans d’OGM, eux ont compris ce qui se passait. De même, à l’époque du démontage du MacDo, le correspondant du Monde à Toulouse [Jean-Paul Besset, actuellement député européen Europe Écologie ndlr] avait suivi notre travail depuis le début. Son papier était bien plus complet que ceux de la plupart des autres journalistes. Le préfet de l’époque avait parlé de saccage. Ce n’était pas le cas : MacDo n’avait même pas demandé de dommages et intérêts lors du procès. Heureusement, le journaliste du Monde avait, lui, relaté dans son article le caractère bon enfant, sympathique, de notre manifestation…
Vous avez l’air résigné par rapport à la contrainte médiatique…
Je préférerais des contenus plus longs et plus fouillés. Mais ces quinze dernières années, le développement de la technique a imposé des formats courts. Il faut de l’instantané, du rapide, les sujets doivent être bouclés dans la journée. Je peux toujours me taper la tête contre les murs et refuser le formatage des contenus, cela ne servirait à rien. J’ai de nombreux amis journalistes qui m’expliquent que, très souvent dans les journaux, la maquette est prête d’avance. On connaît la place attribuée à chaque sujet. Et on ne modifie la maquette qu’en cas d’urgence, si une information importante arrive.
Vous en voulez aux journalistes qui ont parfois porté vos actions pour, ensuite, mieux les critiquer ?
Non. C’est la logique terrifiante des « trois L ».
C’est-à-dire ?
Je lèche, je largue, je lynche. Ce sont des cycles. Prenons, par exemple, Rachida Dati. À son arrivée au gouvernement, elle a été montée au pinacle. Les médias ont ensuite été un peu plus critiques sur son action au ministère. Et lorsqu’elle est arrivée à Strasbourg, cela a été l’hallali. Ensuite, la cote de popularité médiatique peut remonter ou redescendre, sans que l’on sache très bien pourquoi. Il s’agit parfois d’un seul cycle ; de temps en temps, ils s’enchaînent sur des temps plus courts. J’ai vécu cette situation plusieurs fois. Il faut simplement être conscient de la manière dont les médias fonctionnent. Certains d’entre eux sont prescripteurs. Un journal commence à traiter un événement, puis un mimétisme s’opère. Les sujets fonctionnent souvent en boucle. Si on le sait, ça va… C’est terrible de se le dire, mais je ne vais pas prendre mon bâton de pèlerin pour combattre ce système.
Vous semblez analyser le mécanisme des médias avec beaucoup de distance…
Je n’ai pas l’œil rivé sur l’impact médiatique de mon action. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir où vont les projets que je mène. Depuis le tout début des années 1970, j’ai compris que le temps passé à la télévision n’enlevait ou n’ajoutait rien à la légitimité de mon action. En 1978, nous avons organisé une marche vers Paris. Nous étions 80 000 à parcourir 700 kilomètres à pied : trente secondes au journal télévisé. Il faut quand même continuer à avancer. Deux ans plus tard, en décembre 1980, nous avons campé sous la tour Eiffel. Jean-Claude Bourret, qui présentait le 13 h sur TF1, a fait son journal en direct du Champ-de-Mars. Pourquoi est-il venu ce jour-là ? Personne ne peut le dire.
Nous pouvons mener dix actions très importantes dont personne ne se soucie. Et c’est la onzième qui fera parler d’elle, sans que l’on sache pourquoi. J’ai toujours inscrit mon action dans la durée. Un combat ne peut pas porter ses fruits en deux minutes. L’idée du grand soir est un fantasme. Le fait d’avoir été paysan pendant trente ans joue peut-être. On est lié au rythme des saisons. On prend son temps…