Regards croisés sur la gestion de la crise économique par l’UE

A l’occasion de la sortie de l’édition 2009 du RAMSES publié par l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), Philippe Moreau Defarges, co-directeur du rapport RAMSES, et Jacques Mistral, directeur des études économiques à l’IFRI, échangent pour EURACTIV.fr leur point de vue sur la gestion de la crise économique, qui touche notamment l’Europe.

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A l’occasion de la sortie de l’édition 2009 du RAMSES publié par l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), Philippe Moreau Defarges, co-directeur du rapport RAMSES, et Jacques Mistral, directeur des études économiques à l’IFRI, échangent pour EURACTIV.fr leur point de vue sur la gestion de la crise économique, qui touche notamment l’Europe.

Les turbulences économiques ont un impact sur l’ensemble du monde actuel, tel que l’indique le titre de l’édition du Ramses 2009. Qu’avez-vous voulu dire exactement ?

Philippe Moreau Defarges  : A partir de quel moment les turbulences économiques ont-elles des conséquences géopolitiques ? C’est l’éternelle question. Si l’on prend la crise des subprimes, l’impact géopolitique des turbulences économiques est limité.

A l’inverse, la hausse des prix des matières premières a un impact géopolitique. Pourquoi ? Parce que le phénomène n’est que le signe d’une situation plus profonde  : schématiquement le déplacement des rapports de force entre l’Occident et le non Occident. Derrière la  bagarre sur les matières premières, il y a bien aussi une bagarre sur les rapports de force. Et l’affaire de la Géorgie le confirme. On voit bien que la Russie utilise notamment le pétrole à des fins géopolitiques.

Certaines turbulences géopolitiques sont en outre difficiles à relier à l’économique, à l’instar de ce qui se passe au Moyen-Orient, en Irak ou en Iran. L’Iran a été aidé par la hausse des prix du pétrole, mais la volonté de l’Iran de se doter de l’arme nucléaire n’est pas liée à une ambition géopolitique. Le désir de l’Iran est d’être respecté et reconnu.

Jacques Mistral  : Par comparaison avec tout ce qui s’est produit depuis les chocs pétroliers, les données économiques sont de nouveau pour la première fois en train de façonner en profondeur un glissement de terrain géopolitique dont on verra plus tard s’il est durable ou pas. C’est en effet l’économie qui crée la position de la Chine. C’est parce qu’elle a réussi comme exportateur de produits industriels et qu’elle est maintenant présente sur tous les marchés mondiaux à la fois vis-à-vis des États-Unis par son influence commerciale, mais également par son influence financière et son influence sur tous les continents en achetant des matières premières.

De la même manière, l’économie est derrière la puissance russe réaffirmée. A titre d’exemple, en 2000, le ministre russe des Finances faisait le tour des ses collègues européens pour implorer un délai pour payer 1,6 milliard de dollars. Dans un tel contexte, il est évident qu’à l’époque, rien de ce qui s’est passé cet été en Géorgie n’était envisageable.

Le produit d’une croissance déséquilibrée de l’Occident depuis 25 ans, fondée sur l’endettement excessif des États-Unis et une demande mondiale trop forte en matière première, en énergie… fait le succès de la croissance dans les pays émergents.

PMD: Le changement des équilibres économiques est fondamental. Il en résulte un déplacement des rapports de force. Il y a un changement des équilibres mondiaux parce qu’il y a un changement des équilibres économiques.

JM  : J’évoque ce souvenir de l’an 2000 parce qu’il n’est pas très loin. Si ces changements dans l’économie de la Russie se sont produits si vite, ils peuvent tout autant se modifier très rapidement. L’économie et la finance connaissent des rythmes beaucoup plus courts que la géopolitique. Et il peut se passer des retournements avec lesquels les spécialistes stratégiques ne sont pas du tout familiers.

Les Européens tentent aujourd’hui de trouver une réponse coordonnée à la crise financière. La BCE n’a pas baissé ses taux, contrairement à la Réserve fédérale américaine. Les Européens ne réagissent-ils pas trop tardivement, contrairement aux Américains ?

JM  : Les Américains réagissent en fonction de leurs intérêts nationaux mais il ne faut pas croire que ce sont des parangons de vertu. Ils réagissent dans l’urgence depuis un an face à une crise qui les dépasse complètement, dont ils ont refusé systématiquement depuis des années de voir qu’elle se préparait, alors que les Européens et les banques centrales attiraient leur attention.

L’administration américaine ne cesse depuis huit ans de nous raconter des histoires sur les vertus du libre marché, or en pratique, elle est en train de faire la plus grande nationalisation de l’histoire de la planète. Il ne faut donc pas renverser la situation.

La réponse de l’Europe est différente parce que les problèmes ne se posent pas dans les mêmes termes. Nous n’avons jamais vécu en Europe des épisodes comparables au sauvetage récent de Fannie Mae et Freddie Mac, par exemple. La seule chose qui s’en rapproche est le sauvetage de la banque anglaise Northern Rock, il y a un an.

L’Europe réagit de manière plus progressive en partie parce que l’urgence des problèmes n’est pas le même. Mais également parce que la cohérence du système monétaire et financier est quand même assuré par une institution européenne, qui a beaucoup mieux réagi depuis un an que la banque anglaise ou la réserve fédérale américaine. Il ne faut pas oublier que les initiatives en matière financière ont lieu aux États-Unis et que leurs décisions sont toujours uniquement prises en fonction des intérêts nationaux américains.

PMD  : Je voudrais nuancer un peu ces propos. Chez nous, la crise est en train d’arriver. Et je voudrais être sûr que les Européens sont aussi sages qu’on le dit. Je pense que la BCE fait ce qu’elle peut, mais est dans une situation extrêmement difficile parce qu’elle est prise entre l’inflation et la stagnation. Pour l’Europe, les défis arrivent, notamment en ce qui concerne les déficits des États membres. Certains pays, comme la France et l’Italie, laissent filer le leur. D’autres, comme l’Allemagne, font des efforts mais personne ne peut savoir comment la situation va évoluer.

Il est vrai que la crise n’est peut être pas tout à fait la même en Europe et aux États-Unis. Je serai donc moins sévère à l’égard des États-Unis et plus prudent à l’égard de l’Europe.

Il y a quelques mois, les Européens disaient que l’Europe serait moins touchée que les États-Unis, et aujourd’hui le discours s’inverse…

PMD  : La crise économique est arrivée en France en 1932, or en 1931 on disait que la France ne serait pas touchée.

JM  : Si la question est : les Américains ont-ils de meilleures chances de s’en sortir que nous ? Je dis oui sans hésiter. Parce que les Américains n’hésitent pas sur les moyens. Ils n’ont pas l’embarras d’avoir une banque centrale à laquelle un traité, signé par 500 millions de citoyens, a donné un mandat très précis. Cependant la Banque centrale européenne a agi d’une manière beaucoup plus rigoureuse que la FED en intervenant autant qu’il était nécessaire pour éviter les déficits économiques et financiers, mais sans changer sa politique monétaire. C’est-à-dire en ne commettant pas l’erreur de dire que la définition d’une politique monétaire à moyen terme et le fait de faire face à une crise financière conjoncturelle était un seul et même problème. Or, je reproche à la FED d’avoir mêlé les deux idées et endossé celle que le gouvernement américain pouvait faire appel à la création monétaire, à la banque centrale, pour résoudre un problème qui n’était pas de son ressort.

Cette année, l’Europe aura en moyenne 1,3% de croissance. Avec l’assouplissement de la politique monétaire et un plan de relance dont les effets sont maintenant épuisés, les États-Unis connaîtront une croissance à peu près identique. Même si je crois profondément que les États-Unis sont capables de rebondir plus fortement parce qu’ils ne sont pas dans l’obligation de se concerter avec d’autres pays.

Le jour où les électeurs diront au Congrès de faire un plan de relance, s’il le faut recourir à des mesures « non  conventionnelles », que la morale économique et politique réprouve, les États-Unis n’hésiteront pas.

Le cheval de bataille de la France depuis l’élection de Nicolas Sarkozy est de « renforcer le dialogue » entre la BCE et les États membres. Les Allemands ont toujours été opposés à une modification de ses statuts. La mauvaise conjoncture allemande pourrait-elle avoir un impact sur ce rapprochement invoqué par la France ?

JM : Définitivement non. Les Allemands savent que le fait d’avoir une banque centrale qui alimente l’inflation ne protège pas les salariés contre les effets de la hausse des prix du pétrole importé. Si le prix du pétrole augmente de 100%, pour protéger les salariés, il faut augmenter les salaires de 100%. C’est sans espoir, l’arithmétique le démontre et les faits l’ont confirmé. Il n’y a aucune chance que les thèses que défend le président de la République depuis un an aient le moindre écho nulle part en Europe. Nous sommes d’ailleurs les seuls à avoir ce débat, qui remonte à 1983. 

D’autant plus que le dialogue entre les États membres et la BCE est tout à fait comparable avec ce qui se passe aux États-Unis. Le président de la BCE participe à toutes les réunions des ministres de l’eurogroupe. La différence est que le président de la FED ne prend pas de volée de bois vert quand il ressort d’un entretien avec le secrétaire d’État au trésor.

PMD  : D’autant plus que la situation de la France ne la rend pas totalement crédible sur ce sujet… Nous devions rétablir nos finances publiques en 2010, puis 2012. Et ce ne sera pas 2012. Le dialogue dans ce cas précis est plutôt un moyen de justifier notre manque de discipline.

JM  : Notre capacité d’influence sur ces questions est à peu près égale à zéro.

L’absence de réévaluation par les Chinois de leur monnaie constitue l’un des grands soucis des Européens. Mais n’est-ce pas d’abord aux Européens de s’adapter ? Et que se passera-t-il si les Chinois ne changent pas de position sur ce sujet ?

JM : Les États-Unis ont cherché pendant quatre ans par tous les moyens à peser sur le gouvernement chinois pour qu’il procède à une réévaluation. Le président Bush est allé en Chine, le secrétaire d’État au trésor également tout comme, à plusieurs reprises, l’ancien gouverneur de la FED, Alan Greenspan. Et les Chinois font ce qu’ils veulent. Comme les États-Unis, ils ne pensent qu’à leurs intérêts nationaux. Et chose encore plus surprenante, ils ont les moyens de le faire.

L’Europe est la seule au monde à devoir faire attention à ce qu’elle fait. Les Chinois ont un peu accéléré au printemps la réévaluation de leur monnaie par rapport au dollar.

Iront-ils beaucoup plus loin? Personnellement, je ne le crois pas, parce que les économies asiatiques croissent en général grâce au développement important de leurs capacités d’exportation.

Je ne vois pas en particulier ce qui pourrait pousser la Chine à changer sa stratégie, qui impliquerait un régime fordiste dans lequel l’État distribue du pouvoir d’achat, fait naître des classes moyennes, apparaître un développement social… C’est un mode de croissance très différent sur le plan économique et dont les implications politiques n’ont rien à voir. Pour le moment tout dépend de la continuité de ce régime de croissance à l’export.

Quel impact les turbulences économiques peuvent-elles avoir sur les ambitions européennes dans le domaine de la lutte contre le changement climatique ?

PMD  : L’idée que faire des efforts dans ce domaine est antiéconomique n’a pas beaucoup de sens. Peu à peu on se rend bien compte qu’une politique de changement climatique est bonne économiquement car elle va permettre de créer de nouvelles industries, de nouvelles activités et donc de la richesse.

Cependant, dans la mesure où les Européens vont en priorité relancer leurs économies, la priorité du changement climatique devient moins importante. Quelles en seront les conséquences? Difficile à dire, mais je pense que désormais beaucoup d’industries se rendent compte qu’elles ne peuvent plus continuer comme ça. L’une des manières pour elles de survivre est justement d’aller dans le sens du changement climatique.

Dans certains cas, des entreprises seront amenées à faire des arbitrages, car avoir de nouvelles technologies écologiques suppose de l’investissement. Or, si les entreprises souffrent de la crise, elles pourront moins investir.

JM  : Comparons avec les États-Unis. Entre le film d’Al Gore ou la fonte des glaciers de la Sierra Nevada, qui fait craindre des problèmes d’approvisionnement en eau de la Californie, l’opinion publique américaine a beaucoup évolué sur le changement climatique depuis trois ans. Cela dit, le jour où le prix du pétrole augmente, la seule exigence de l’électorat est de demander à leurs candidats de chercher du pétrole.

En Europe, ces débats sur le changement climatique échappent complètement aux parlementaires nationaux, tandis qu’à Bruxelles, le président de la Commission prend des mesures spectaculaires. Mais jamais les citoyens européens n’ont été interrogés pour savoir s’ils étaient prêts à payer sensiblement plus. Pour le moment, le bonus malus est évoqué. Mais un jour, il faudra bien faire payer le consommateur. Et ce jour là, il est très probable que, comme aux États-Unis, il y ait une réaction assez franche dans l’opinion.

RAMSES 2009, Turbulences économiques et géopolitiques planétaires, sous la direction de Thierry de Montbrial et Philippe Moreau Defarges, 351 pages, septembre 2008