Salon de l'agriculture : « Les politiques devront donner des perspectives de long terme », pour son président Jean-Luc Poulain
Alors le Salon international de l’agriculture ouvre ses portes samedi 25 février, son président Jean-Luc Poulain revient sur cette édition 2023 qui se déroulera dans un contexte inédit, un an après le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Alors que le Salon international de l’agriculture ouvre ses portes samedi (25 février), son président Jean-Luc Poulain revient sur cette édition 2023 qui se déroulera dans un contexte inédit, un an après le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Jean-Luc Poulain est agriculteur dans l’Oise et président du Salon international de l’agriculture.
Il y a un an, à la veille du Salon, la Russie envahissait l’Ukraine. Comment abordez-vous cette nouvelle édition ?
C’est la première fois en 60 ans que nous tenons un salon en vivant les effets d’une guerre en Europe : la déstabilisation des marchés, les pénuries alimentaires dans les rayons des supermarchés… et le retour au premier plan de la souveraineté alimentaire.
La PAC a été créée à l’origine pour garantir l’autosuffisance alimentaire. Cela a permis à l’Europe de devenir rapidement excédentaire jusqu’à oublier ce qu’était le manque. Nous voyons aujourd’hui que rien n’est jamais acquis : ni la paix, ni l’autosuffisance.
Cet événement a mis en avant le rôle premier de l’agriculture : nourrir les femmes et les hommes…
Tout à fait, cela remet en place la mission de l’agriculture. Non, l’alimentation abondante et pas chère n’est pas acquise définitivement. Ce à quoi il faut ajouter un évènement structurel : l’augmentation de la population mondiale. Nous avons dépassé il y a un mois les huit milliards d’habitants sur terre.
Pour éviter des déplacements massifs de population, nous avons intérêt à produire de l’alimentation et à nourrir les gens dans le monde, là où ils vivent. Tout cela a été un peu oublié. Une piqûre de rappel pendant le Salon ne fera pas de mal.
Le Salon international de l’Agriculture aura pour thème « L’agriculture : le vivant au quotidien ! » Pourquoi ?
L’Europe a la chance de cultiver des terres fertiles et d’avoir connu jusque-là un climat assez favorable. Mais aujourd’hui les plantes et les modes de cultures d’il y a 30 ans ne sont plus adaptés. Par exemple, les vendanges, qui pouvaient démarrer le 1er octobre, commencent désormais le 25 août.
Il faut donc que la main de l’homme puisse rectifier les choses. Nos plantes doivent s’adapter, en changeant les espèces cultivées ou en développant des espèces capables de mieux résister au sec, notamment grâce à la génétique. Nos modes de cultures doivent aussi s’adapter, en stockant l’eau par exemple, qui vient à manquer où à tomber en excès.
Nous travaillons avec le vivant, et le vivant a besoin d’eau, a besoin d’être soigné quand il est malade. Sinon, « le vivant au quotidien » laissera la place à « la mort au quotidien » et au manque de nourriture.
Aujourd’hui, plus de la moitié des agriculteurs en France ont plus de 65 ans, et dans dix ans, seul un quart d’entre eux sera remplacé. Le Salon est-il un moyen de redonner de l’attractivité à cette profession ?
La mission du Salon est de montrer la réalité du métier d’agriculteur, souvent loin des images d’Épinal. L’agriculture, comme tous les secteurs – peut-être plus que les autres -, a su évoluer. Le Salon est là pour le rappeler, mais aussi pour rappeler aux décideurs, politiques, et à la Commission européenne, que le métier d’agriculteur doit être attractif.
C’est-à-dire ?
D’abord, les agriculteurs ont besoin d’un revenu correct. Mais cela ne suffit pas. Nous devons retrouver du bon sens. Depuis quatre ans, l’Europe nous demande de semer des cultures qui piègent le nitrate pour toucher des aides de la PAC [les CIPAN, Cultures intermédiaires piège à nitrate, NDLR]. Et cela après chaque moisson en été, à une période où il n’y a pas d’eau, où la terre est morte. Résultat, rien ne pousse.
Un agriculteur doit prendre les bonnes décisions au jour le jour en s’adaptant à la météo, au climat. Tant que ces règles européennes ne tiendront pas compte de ces réalités, nous n’encouragerons pas les jeunes à s’installer.
N’y a-t-il pas un décalage entre les « paillettes » du Salon, l’image parfois idéalisée de la profession et la situation quotidienne des agriculteurs, en particulier des petites fermes, assommés par les crises à répétition ?
Le Salon montre l’élite de l’agriculture française, les animaux et les produits. Il montre le meilleur. Mais c’est beaucoup plus que cela. L’événement sert d’outil de communication et d’échanges entre les politiques, les médias, le grand public et les agriculteurs.
Au-delà des paillettes, ces derniers ont aussi besoin d’écouter les souhaits de la société civile, de même que les politiques ont besoin d’écouter les contraintes des agriculteurs et les médias de relater les problèmes et les avancées de l’agriculture.
Le président Emmanuel Macron vous rendra visite ce samedi, qu’attendez-vous de sa venue, et plus largement des représentants politiques français et européens ?
Si on ne veut pas que dans 20 ans l’agriculture se retrouve dans la situation de la médecine française aujourd’hui, avec un manque de médecins, d’infirmières, les politiques et Emmanuel Macron devront donner des perspectives de long terme au lieu de changer les règles tous les trois ans.
Lorsqu’un agriculteur investit dans son mode de production, c’est sur dix ans minimum. On ne peut pas prendre une décision et la remettre en question trois ans après.
Quelle est la place de l’Europe dans ce salon de dimension internationale ?
Le Salon est international depuis sa première édition il y a 60 ans. Cette année nous passons de 12 délégations étrangères à 16. La Commission européenne est également présente. Mais je souhaite que l’Europe et l’international soient encore plus présents à l’avenir. Nous devons accueillir les autres pays avec des stands, des pavillons officiels, afin d’organiser des échanges européens et mondiaux.
Si on ne s’adapte pas au climat, si on n’encourage pas les jeunes à s’installer, si on ne donne pas de lignes claires à l’agriculture de demain, nous retomberons tôt ou tard dans les pénuries, le manque de bras et le manque d’eau. Nous devons faire très attention.