Sandrine Rousseau : « Emmanuel Macron nous humilie en Ukraine »
EURACTIV France a discuté avec Sandrine Rousseau, économiste, ancienne candidate à la primaire de l’écologie en 2021 et représentante de l’aile gauche radicale du parti Europe Ecologie Les Verts (EELV).
Invasion russe, indépendance européenne, législatives… Alors que la campagne pour le premier tour des élections se clôt vendredi (10 juin), EURACTIV France a discuté avec Sandrine Rousseau, économiste, ancienne candidate à la « Primaire de l’écologie » de 2021 et représentante de l’aile gauche radicale du parti Europe Ecologie Les Verts (EELV).
Sandrine Rousseau est candidate à la députation dans la 9e circonscription de Paris, sous les couleurs de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES).
Vous avez eu une longue carrière politique chez EELV, avez quitté le parti et vous êtes de retour depuis 2020. Pourquoi être revenue en politique – et pourquoi candidate aux législatives ?
C’est étonnant comme question. Je ne sais pas si on la poserait à d’autres.
Evidemment qu’il faut porter à l’Assemblée Nationale ce que j’ai porté pendant la primaire de l’écologie. L’Assemblée Nationale doit porter toutes les voix, y compris les voix radicales, communistes et anti-racistes – qui ne sont pas nombreuses !
Si je me présente dans le 13e arrondissement de Paris, c’est aussi parce qu’il correspond beaucoup aux thématiques qui m’animent : racisme, pollution et transition écologique. Sans oublier les questions sociales, qui sont très importantes. Ces problématiques sont celles que j’ai défendues pendant la primaire.
Justement, lors de la primaire de l’écologie, vous avez incarné un engagement radical et de rupture avec la ligne plus centriste de Yannick Jadot. Doit-on s’attendre à une refondation d’EELV ?
Attendons les législatives. En fonction des résultats, absolument tout peut changer.
Vous aviez quitté le parti en 2017 après « l’affaire Baupin ». Les mentalités vis-à-vis des violences sexistes et sexuelles en politique ont-elles changé depuis ?
Non. C’est pour ça qu’il faut que je rentre à l’Assemblée et qu’on soit nombreuses à y rentrer.
Ce qui n’a toujours pas changé après #MeToo, c’est l’idée que la parole des femmes doit être respectée et qu’elle a du poids. Aujourd’hui, tous les signaux qui sont envoyés, notamment chez LREM [La République en Marche], c’est que la voix des femmes n’a pas de poids.
La présomption d’innocence, aujourd’hui, est plus importante que n’importe quoi d’autre. Sauf que cette présomption d’innocence fait que la parole des femmes est soufflée comme une espèce de fétu de paille.
Ce n’est plus possible. Dans le monde politique, il y a un devoir symbolique de représentation du peuple. Laisser Damien Abad en poste, qui plus est au ministère des Solidarités, est tout simplement coupable. Emmanuel Macron ne s’en rend pas compte : garder M. Abad, c’est faire taire des milliers de femmes, qui comprennent que leur parole vaut moins que celle d’un ministre.
Dans les administrations, dans les entreprises, il existe la possibilité d’une mise à pied conservatoire. Je ne vois pas pourquoi on ne le ferait pas au sein du gouvernement.
Quel bilan tirez-vous de ces élections législatives ?
La campagne s’est bien passée malgré un début morose. Les gens se sont ensuite remobilisés. On essaye de redonner un peu de sens à ces législatives, et ce malgré un parti au pouvoir qui tape dur, et assez maladroitement, contre notre mouvement.
Nos opposants y vont avec des mots incroyables : Christophe Castaner [Président du groupe La République en Marche à l’Assemblée Nationale] a parlé de « société soviétique » : à en croire le gouvernement, ce sont les chars qui arrivent en France !
Le gouvernement commet d’énormes erreurs : la sortie d’Elisabeth Borne sur cette femme handicapée, à qui elle encourage de trouver un travail, est inacceptable.
Au cœur du programme de la NUPES est la planification écologique : si Emmanuel Macron n’a pas de majorité absolue et vous non plus, seriez-vous prêts à proposer un accord de gouvernement avec le parti présidentiel pour lutter ensemble contre le réchauffement climatique ?
Non, pas du tout. En revanche, si nous n’avons pas la majorité, avoir une très forte minorité obligera le gouvernement à nous prendre en considération, ce qui n’a pas du tout été le cas dans le quinquennat précédent. D’ailleurs, de manière historiquement non-démocratique, ces cinq dernières années ont fait preuve d’une absence totale de considération de la voix des partis de gauche.
Avoir beaucoup de députés élus, c’est aussi l’occasion d’installer une culture de gauche écologiste dans le pays. On se fait laminer par la droite depuis plusieurs années et nous devons revenir au premier plan des idées : il faut que nos idées portent le débat, pas celles du camp adverse.
Y parvenez-vous ?
Nous sommes arrivés à imposer nos idées pendant ces élections législatives. C’est salutaire : le sujet de la taxation des plus riches était tabou, on peut maintenant en parler. Même chose sur le nombre de fonctionnaires : on peut réaffirmer enfin qu’il faut plus de fonctionnaires.
Maintenant, notre programme doit avoir des effets concrets sur la vie des gens.
Au cœur des préoccupation des français se trouve aujourd’hui la guerre en Ukraine. Quel est votre opinion sur la réponse européenne face à l’invasion russe ?
Totalement insuffisante, voire même fragilisante, contrairement à ce qu’on en dit. On ne parvient simplement pas à faire front à Poutine.
Il faut réaffirmer notre rapport de force avec Poutine. Emmanuel Macron nous dit qu’il ne faut pas humilier Poutine mais que fait-il en réalité ? Il nous humilie en Ukraine.
Le premier sujet, que nous n’avons jusqu’à présent pas réussi à mettre sur la table, c’est d’affirmer que, dès maintenant, on se passe du gaz russe.
Comment y arrive-t-on ?
Dès le début du conflit, nous aurions dû appeler la population européenne à une sorte d’effort de guerre, en coupant le chauffage par exemple, ou au moins le diminuer fortement. Mais nous n’avons même pas été capables de baisser notre chauffage de deux degrés, en protégeant les personnes fragiles, alors que la guerre est aux portes de l’Europe. Cet effort n’est pourtant pas surhumain !
Quand j’ai émis cette idée, les autres leaders politiques ont tout de suite riposté en invoquant une idée de « bourgeois » alors qu’il s’agit de de montrer aux ukrainiens que nous sommes une population européenne unie derrière eux.
Face à cette agression, il faut bien sûr une réponse urgente, mais aussi penser au plus long terme.
C’est-à-dire ?
Il faut par exemple un « plan Marshall » de la rénovation des bâtiments à l’échelle européenne – c’est un discours qui manque dans le débat public. Si on règle la question de l’isolation des bâtiments, on aura suffisamment de gaz pour l’industrie française sans dépendre du gaz russe.
Il faut se poser des questions plus larges encore : comment appliquer la transition écologique radicale et immédiate que le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] nous pousse à faire, si nous n’arrivons même pas à nous mobiliser en temps de guerre ?
Jean-Luc Mélenchon, du moins pendant les présidentielles, est resté ambigu sur la question ukrainienne. Y a-t-il aujourd’hui une ligne claire au sein de la NUPES, ou l’ambiguïté est-elle toujours de mise ?
Moi, ce que j’ai entendu de Jean-Luc Mélenchon, c’était sur la question de l’OTAN – et c’est une question qui ne se règle pas aussi facilement qu’il n’y paraît. Les choses ont évolué depuis les présidentielles, mais souvenez-vous : Vladimir Poutine avait pris comme prétexte pour lancer son invasion la volonté de l’Ukraine à rejoindre l’OTAN – celle-ci l’avait même ajouté à sa constitution en 2019. Face à cela, Jean-Luc Mélenchon appelait à la création d’une force de défense européenne, qui soit indépendante des Etats-Unis.
Alors, oui, au vu de la crise, heureusement que l’OTAN était là. Mais la défense européenne est une idée à creuser.
L’Europe de la défense, c’est un « dada » d’Emmanuel Macron…
Si on regarde l’histoire de l’Europe de la défense, la France a toujours eu une position ambiguë. Elle soutient l’idée, mais la plombe aussi. Souvenez-vous que c’est l’Assemblée Nationale qui a rejeté en 1954 ce qui était alors le projet de Communauté européenne de la défense (CED), notamment pour des questions coloniales, ce qui n’est pas extraordinaire…
L’Europe de la défense passe aussi par une réflexion autour de notre indépendance vis-à-vis des puissances étrangères. Prenons l’exemple de la Grèce : on a beaucoup trop laissé le pays vendre ses biens publics, notamment ses ports, à des puissances étrangères. De mon point de vue, c’est une preuve de faiblesse collective.
On doit donc redéfinir une stratégie de défense et d’autonomie de l’Europe, qui passe par l’indépendance énergétique mais aussi alimentaire, mise en évidence par la guerre en Ukraine.
Emmanuel Macron, lui, parle « d’autonomie stratégique », mais il n’y a rien de concret. On le connait : son truc, c’est de faire des grands discours qui ne se traduisent ensuite pas en actions politiques concrètes.
Quels autres enjeux européens sont prioritaires à vos yeux ?
Il faut mettre en place une vraie politique d’accueil des réfugiés et organiser, en quelque sorte, une résistance ukrainienne. C’est un sujet tabou dans le débat politique actuel : organiser et permettre les conditions de la résistance depuis l’Europe pour mieux anticiper l’après-guerre et la reconstruction de l’Ukraine.
Aujourd’hui, nous n’avons pas de politique coordonnée de l’accueil des réfugiés ukrainiens à l’échelle européenne, pour les accompagner lors de formations professionnelles et leur permettre de créer leurs propres médias. Il nous faut organiser une société civile ukrainienne qui soit en capacité de reprendre les choses en main une fois l’urgence de la guerre passée.
C’est ce que Churchill avait fait pour la France avec De Gaulle – permettre, en accueillant la France Libre à Londres, d’organiser la résistance contre l’occupation allemande.