UE-Chine : un découplage politique serait bien plus dangereux qu’un découplage commercial, selon le directeur de Bruegel
Le principal risque qui pèse sur les relations entre l’UE et la Chine n’est pas un effondrement complet des échanges commerciaux, mais une détérioration des liens politiques qui entraverait les efforts mondiaux de lutte contre le changement climatique, selon le directeur du think tank Bruegel.
Le principal risque qui pèse sur les relations entre l’UE et la Chine n’est pas un effondrement complet des échanges commerciaux, mais une détérioration des liens politiques qui entraverait les efforts mondiaux de lutte contre le changement climatique, a déclaré le directeur d’un think tank européen de premier plan à Euractiv lors d’un entretien mardi (7 mai).
Le danger le plus grand serait « l’effondrement des relations politiques, parce que nous avons vraiment besoin de coopérer avec la Chine sur des problèmes mondiaux importants, avant tout le changement climatique », a expliqué Jeromin Zettelmeyer, directeur de Bruegel, célèbre groupe de réflexion européen basé à Bruxelles.
« Pour moi, ce serait celle-là la plus grande perte, et non pas tant le volet commercial », a-t-il ajouté.
M. Zettelmeyer a cité des recherches récentes menées par plusieurs économistes de premier plan qui suggèrent que l’impact d’un découplage économique à grande échelle entre Orient et Occident — déclenché, par exemple, par une invasion chinoise de Taïwan ou la réélection de l’ancien président américain Donald Trump — « ne serait pas si horrible » et nuirait probablement davantage à la Chine qu’à l’UE.
« L’intuition qui explique pourquoi [un tel découplage] ne serait pas si horrible est que le monde est suffisamment grand et diversifié pour continuer à bénéficier des avantages du commerce, tant que chacune des deux parties qui ne commercent pas l’une avec l’autre continue à commercer au sein de son bloc, mais surtout avec le reste du monde », a avancé le directeur du groupe de réflexion.
Les commentaires de M. Zettelmeyer interviennent alors que le président chinois Xi Jinping est en visite en France, en Serbie et en Hongrie pour une durée de six jours. Cette visite est considérée comme une tentative d’apaiser les inquiétudes croissantes de l’Europe concernant les liens de plus en plus étroits entre Pékin et Moscou, ainsi que les subventions publiques chinoises en faveur des technologies vertes, notamment les panneaux solaires, les éoliennes et les véhicules électriques, produits dont la Chine est le premier fabricant mondial.
Xi Jinping est arrivé en Serbie mardi soir après une visite de deux jours en France, où il a également rencontré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a exposé pour la première fois en mars dernier la stratégie de l’UE de réduction des risques, sans pour autant se dissocier de la Chine.
Bien que « favorable au maintien d’une relation commerciale constructive avec la Chine », M. Zettelmeyer a souligné que l’UE devait poursuivre — et même intensifier — ses efforts pour réduire sa dépendance à l’égard de Pékin dans certains secteurs stratégiques.
Il a notamment fait remarquer que les dirigeants de l’UE se sont concentrés presque exclusivement sur la réduction de leur dépendance à l’égard des importations de matières premières critiques, mais n’ont pas accordé suffisamment d’attention à la dépendance de l’Union à l’égard des exportations ou à la possibilité que Pékin ne s’approprie des sites de production appartenant à l’UE.
« Jusqu’à présent, l’accent a été mis sur les importations », a expliqué M. Zettelmeyer. « Mais la dépendance vis-à-vis des exportations, des bénéfices et des actifs matériels est également un élément qui peut être exploité et qui pourrait nuire à l’Europe en cas de choc important. Il faut donc probablement y prêter plus d’attention. »
M. Zettelmeyer a insisté sur le fait que des mesures de réduction des risques sont également nécessaires pour éviter que l’Europe ne devienne victime de la « coercition économique » chinoise par le biais de contrôles des exportations et de boycotts des importations, comme cela a été le cas ces dernières années pour la Lituanie, l’Australie et le Japon.
Le directeur a également suggéré qu’un tel « chantage » de la part de la Chine expliquerait la volonté croissante de l’Europe de confronter Pékin au sujet de ses pratiques commerciales.
« Nous avons œuvré par le passé en partant du principe que la Chine était un régime autoritaire qui projetait son pouvoir à l’intérieur d’une manière que nous n’aurions pas adoptée, mais qui ne constituait pas un obstacle à la coopération à l’extérieur », a-t-il déclaré.
« Le postulat était donc celui d’une Chine non agressive, d’une Chine constructive sur le plan international, d’une Chine multilatérale. C’est ainsi que la Chine s’est présentée. Mais cette image contraste avec les actions chinoises en matière de coercition économique », a-t-il ajouté.
Réélection de Donald Trump : menace ou opportunité ?
M. Zettelmeyer a souligné qu’il était impossible de prévoir les conséquences précises sur les relations sino-européennes qu’aurait une possible réélection de Donald Trump aux États-Unis en novembre.
Il a toutefois précisé qu’un découplage commercial total entre Orient et Occident — avec la Chine et la Russie d’un côté et l’Europe, les États-Unis et une poignée d’alliés d’Asie de l’Est de l’autre — n’est que l’un des trois scénarios possibles.
Il a notamment évoqué une autre possibilité : que Donald Trump impose des droits de douane généraux uniquement à l’Europe, ce qui conduirait finalement à une guerre commerciale entre l’UE et les États-Unis qui serait probablement « mauvaise », mais pas catastrophique.
« Nous avons déjà connu des guerres commerciales avec les États-Unis par le passé », a rappelé le directeur. « La principale différence réside dans le fait que les guerres commerciales du passé concernaient des secteurs particuliers [comme] la volaille ou les compagnies aériennes. Ce que nous n’avons pas vraiment vécu, c’est une sorte de guerre commerciale généralisée. »
« Ce ne sera probablement pas la fin du monde, mais cela dépendra de l’ampleur de l’escalade des deux côtés. »
Enfin, le directeur a mentionné un troisième scénario : Donald Trump pourrait imposer des droits de douane sur la Chine, mais pas sur l’Europe. Selon M. Zettelmeyer, cela « ne nous ferait pas tant de mal » et pourrait « même nous être bénéfique dans certains cas en rendant les exportateurs européens plus compétitifs ».
« Si Donald Trump impose des droits de douane à la Chine, mais pas à l’UE, il s’agit essentiellement d’une politique industrielle qui profiterait aux exportateurs européens vers les États-Unis », a-t-il expliqué.
[Édité par Anna Martino]