Vivien Pertusot : « L’UE n’a plus de rôle diplomatique dans le dossier syrien »

Alors que les questions de paix et de sécurité sont à l’honneur au cours de cette année européenne du développement, la question du rôle de l’Union européenne dans la crise syrienne – une guerre qui dure depuis quatre ans – se pose.

Toute l'Europe
Vivien Pertusot
Vivien Pertusot [<a href="http://www.google.fr/imgres?imgurl=http%3A%2F%2Fwww.ifri.org%2Fsites%2Fdefault%2Ffiles%2Fthumbnails%2Fimage%2Fvivien_couleur.jpg&imgrefurl=http%3A%2F%2Fwww.ifri.org%2Ffr%2Fa-propos%2Fequipe%2Fvivien-pertusot&h=3051&w=4578&tbnid=hQl-gXCeATeLIM%3A&zoom=1&docid=PlXRhqffUawYoM&ei=DaV1VbLfCMv_UpacgZAK&tbm=isch&iact=rc&uact=3&dur=171&page=1&start=0&ndsp=31&ved=0CCQQrQMwAQ" target="_blank" rel="noopener">@IFRI</a>]

Alors que les questions de paix et de sécurité sont à l’honneur au cours de cette année européenne du développement, la question du rôle de l’Union européenne dans la crise syrienne – une guerre qui dure depuis quatre ans – se pose.

Diplômé en relations internationales et en politique et histoire du Moyen-Orient, Vivien Pertusot est responsable de l’IFRI Bruxelles. Ses travaux portent essentiellement sur les questions de l’avenir de l’Union européenne, de politiques de sécurité et de défense. Il a notamment travaillé à l’OTAN et à la Carnegie Europe et a enseigné à l’Université Lille 2 en Sciences politiques.

Les opposants au régime de Bachar Al-Assad sont multiples (Armée syrienne libre, islamistes, Kurdes…) et s’affrontent même entre eux. Comment l’UE se positionne-t-elle ? Défend-elle l’un des groupes d’opposition, ou se contente-t-elle de condamner la répression menée par le pouvoir ?

De fait, l’UE ne se positionne pas sur cette question, et il n’y a donc pas de soutien apporté à un groupe plutôt qu’à un autre. Mais l’opposition européenne n’est pas seulement exprimée contre le régime de Bachar Al-Assad, mais aussi contre tous les groupes islamistes (Daech ou autre).

Pour le reste, il n’y a pas de soutien particulièrement marqué à des groupes d’opposition modérés. Il y a eu des tentatives dans le passé, mais on s’est rendu compte que ces groupes étaient très fragiles. L’UE ne sait pas trop à qui apporter son soutien, car elle ignore tout des parties impliquées : qui fait quoi ? Qui a quelle influence ? Avec qui faut-il coopérer ? Un soutien serait-il productif ou contre-productif ?

Il n’y a pas non plus d’États membres qui, de manière isolée, ont pris parti : la France a été une des premières à reconnaître il y a plus de trois ans l’Armée syrienne libre et à la soutenir sur le plan logistique ; les Britanniques ont eux aussi soutenu l’Armée syrienne libre par le biais d’entraînements militaires afin de l’aider à s’organiser et à mieux combattre le régime.

La plupart des autres pays européens se sont éloignés de cette crise et se sont investis plutôt dans le cadre de la coalition contre Daech, même si les frappes militaires sont peu menées par les pays européens.

Quelles sont les mesures, les actions qui ont jusqu’à présent été menées par l’UE par rapport à la Syrie ?

Elles sont de deux natures. Il y a tout d’abord eu des mesures restrictives menées à l’encontre du régime de Bachar Al-Assad avec une quinzaine de salves de sanctions contre des personnes, des actifs, des entreprises. Il y a également eu des sanctions économiques, des boycotts sur différents secteurs. Ces mesures restrictives n’ont pas été un succès puisque le régime de Bachar Al-Assad est toujours en place.

Ensuite, des mesures incitatives ont été lancées au niveau de la société civile en apportant notamment un soutien à la société civile syrienne, même si cela est compliqué et sensible. D’ailleurs, la délégation de l’UE en Syrie fait partie des rares délégations encore ouvertes dans le pays.

De ce point de vue, les missions d’aide humanitaire menée par la Commission européenne se situent plutôt dans une logique de soutien aux populations locales, sans aucun positionnement politique. Elles ne s’inscrivent pas dans une stratégie politique claire.

Il y a aussi des actions de soutien financier et d’aide humanitaire menées par l’UE, mais elles sont très ciblées et il est difficile de se rendre en Syrie, les interlocuteurs fiables sont rares.

La Russie a, à deux reprises, refusé un projet de résolution de l’ONU condamnant la répression et proposant des « mesures ciblées ». Pourquoi ?

Il y a plusieurs raisons. La première est liée au soutien de longue date que Moscou apporte à Damas. La Syrie fait en effet partie des très rares alliés arabes de la Russie pour qui il est donc important, d’un point de vue stratégique, de maintenir des liens avec la Syrie, et ce, malgré les répressions conduites par Bachar Al-Assad.

La deuxième raison se réfère à la Libye : la Russie sait que d’une résolution à une autre, on peut aboutir à une forme d’intervention militaire en Syrie, ce que les Russes refusent totalement.

À ce sujet, le spectre libyen rôde encore. En effet, sous la pression des Français, des Britanniques et des Américains, un projet de résolution est passé au Conseil de sécurité de l’ONU donnant la possibilité de conduire une campagne aérienne visant à aider les rebelles libyens luttant contre le régime de Kadhafi de l’époque. Cette résolution ne devait pas avoir pour objectif de renverser le régime en place. Malgré tout, les liens entre les rebelles libyens et la coalition militaire étaient très forts et la mort de Mouammar Kadhafi a été perçue par la Russie comme le résultat d’une intervention qui avait en réalité toujours eu pour but de renverser le régime.

Dès lors, les Russes partent du principe que toute intervention militaire qui s’apparenterait à un renversement de régime ferait l’objet d’un veto au Conseil de sécurité. Ils ne font plus confiance aux puissances occidentales.

Depuis mai 2013, certains États membres ont la possibilité de vendre des armes aux rebelles syriens. Est-ce une bonne chose ?

Effectivement, une décision européenne stipule qu’il n’est pas interdit de livrer des armes aux rebelles. C’est le résultat d’âpres négociations menées entre d’un côté la France et le Royaume-Uni et de l’autre l’UE, car tous les autres États membres y étaient opposés.

Le problème principal est que l’opposition syrienne est tellement éclatée qu’on ne sait pas à qui livrer ces armes, à quoi elles vont servir, entre quelles mains elles vont atterrir… Il y donc eu très peu de livraisons d’armes, et les seules qui ont été approvisionnées aux rebelles sont légères.

La pression migratoire actuelle peut-elle inciter l’Union européenne à renforcer son implication en Syrie pour réduire le nombre de migrants qui arrivent à ses portes ?

On pourrait en effet considérer que la pression migratoire est liée aux crises et que si les crises étaient résolues, il y aurait moins de migrants. C’est un raisonnement logique en théorie.

Mais ce propos est à nuancer, car la guerre en Syrie est extrêmement compliquée à aborder du point de vue des Européens : il y a une véritable opposition sur la manière de résoudre cette crise, sur le rôle de l’Europe et sur les moyens à mettre en place pour la résoudre.

Au final, il semblerait que tous les outils diplomatiques (négociations, pressions, sanctions) aient été épuisés. Quant à une éventuelle intervention militaire, on sait que seule la France pourrait éventuellement y être encline.

Aujourd’hui, l’Union européenne ne sait pas quel rôle elle peut jouer dans la résolution de la crise syrienne. Au risque de paraître cynique, il faudra que la solution vienne d’un autre acteur, car l’UE a déjà tout fait et cela n’a pas fonctionné.

Pourquoi la situation actuelle en Syrie est-elle à ce point embourbée depuis quatre ans ? Quels sont les obstacles qui empêchent de sortir de cette impasse ?

Il y a quelques années, la situation était relativement simple : d’un côté le régime de Bachar Al-Assad s’accrochait au pouvoir et de l’autre, les opposants voulaient le faire tomber. On avait certes déjà à l’époque une petite myriade d’oppositions, mais elles coopéraient.

Or, très rapidement, la situation a changé. D’abord au niveau intérieur avec la multiplication de formations et la montée en puissance de groupes islamistes, qui sont venus complexifier le paysage au point qu’on ne sait plus quels camps s’opposent.

Au niveau international, les pays occidentaux sont aujourd’hui démunis : s’ils étaient initialement opposés au régime de Bachar Al-Assad, ils s’inquiètent désormais de la montée en puissance des islamistes, tout particulièrement de Daech, et de la relève en cas de chute du régime. Il y a une crainte de répéter le drame libyen avec un pays plongé dans le chaos suite au renversement de Kadhafi.

De leur côté, la Russie et l’Iran soutiennent le régime de Bachar Al-Assad, tandis que les pays du Golfe, notamment la Turquie, entretiennent une position très floue vis-à-vis des groupes islamistes.

La situation comporte en réalité une multitude d’acteurs avec une multitude d’intérêts divergents au point qu’elle semble inextricable. Une issue favorable est à ce jour difficile à envisager.

L’UE a-t-elle une vraie influence diplomatique dans cette crise ? A-t-elle les moyens de stabiliser la situation en Syrie ?

L’UE est aujourd’hui dans une position délicate : elle ne peut pas paraître inactive tout en sachant que son influence est extrêmement limitée.

Néanmoins, on peut envisager que l’UE joue un rôle de médiateur entre les différentes parties, et c’est une tâche qu’elle sait bien faire. Or, ce rôle est aujourd’hui dévolu à l’ONU, il donc est difficile d’attribuer un quelconque rôle diplomatique à l’UE dans le dossier syrien.

Cette interview a initialement été publiée sur le site de l’année européenne pour le développement